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Alexandru Matei : Université Lumina - The University of South-East Europe
S'il est vrai que, pour Bruno Latour, le discours critique de Roland Barthes est un exemple de discours typiquement « moderne », c'est-à-dire jamais assumé dans ses conséquences en termes de théorie de l'acteur-réseau (voir Nous n'avons jamais été modernes), les deux penseurs partagent, certes à leur insu, l'espace commun d'une proposition méthodologique : la théorie en tant que modèle réduit, que maquette de réel. C'est Jean-Marie Schaeffer qui attire l'attention du lecteur vers l'importance de cette acception de la théorie par Roland Barthes : « modélisation ». Notre étude vise en premier lieu à mesurer la complexification de la pensée de la littérature (et de l'art, de manière plus générale), depuis la sémiologie de Barthes jusqu'à l'ontologie de Latour. Nous voudrons ensuite évaluer les deux « modèles » de pensée de la littérature (de l'art), de Barthes (dans l'Activité sémiologique) et de Latour en les mettant dans le contexte des nouveaux courants d'étude de la littérature, dont notamment world literature, dans sa version morettienne. La question à laquelle nous voudrons suggérer une réponse ne serait-ce que très partielle, est si la pensée de Bruno Latour a la force et les moyens d'intervenir dans les études littéraires contemporaines.
Dire que Bruno Latour est l’un des penseurs contemporains les plus influents relève de l’euphémisme. Récipiendaire du prix Holberg en 2013, sacré « Hegel de notre temps » par Le Monde des livres en 2012, jouissant déjà d’un taux de citations plus élevé que Deleuze ou Heidegger en 2007, il est, selon de nombreux commentateurs, destiné à remplacer Foucault comme figure clé des sciences humaines.
Mais ce qui est encore plus frappant est le triple réductionnisme dont il fait l’objet. Au plan disciplinaire d’abord, il est trop souvent associé à la seule sociologie des sciences et des technologies. Or, son œuvre est foncièrement interdisciplinaire puisqu’y cohabitent un éventail d’objets, des sciences à l’art en passant par l’État, la religion ou le droit.
Sur le plan théorique, ensuite, sa pensée est presque universellement réduite au catéchisme de la théorie de l’acteur-réseau. Pourtant, on peut dégager différentes approches ou divers moments théoriques dans son parcours, qui varient d’ailleurs selon l’angle qu’on adopte. Seguin (2015) distingue chez Latour deux théories politiques des sciences et deux critiques du rationalisme; Tournay (2014) parle des théories et des modèles latouriens; Heinich (2007) repère chez lui deux, voire trois sociologies; Harman (2014) décrit trois Latour différents.
Réductionnisme, enfin, dans la réception de son œuvre, comme si on ne pouvait lire Latour qu’en se positionnant en apôtre ou en pourfendeur. Certains commencent toutefois à dépasser ces postures stéréotypées pour développer une approche de nature exégétique (Blok et Jensen, 2011; Harman, 2009). Dans cet esprit, l’objectif du colloque est d’approfondir notre compréhension de son travail sans céder à la tentation polémiste. Il s’agira d’encourager et de mettre en commun des lectures plurielles de l’œuvre latourienne.
Références :
Blok, Anders et Jensen, Torben (2011) Bruno Latour. Hybrid Thoughts in a Hybrid World. Abingdon, Routledge.
Harman, Graham (2009) Prince of Networks. Bruno Latour and Metaphysics. Melbourne, re.press.
Harman, Graham (2014) Bruno Latour. Reassembling the Political. Londres, Pluto Press.
Heinich, Nathalie (2007) « Une sociologie très catholique? À propos de Bruno Latour », Esprit 5 (mai), pp.14-26.
Seguin, Eve (2015) « Pourquoi les exoplanètes sont-elles politiques? Pragmatisme et politicité des sciences dans l’œuvre de Bruno Latour », Revue française de science politique, 65(2), pp. 279-302.
Tournay, Virginie (2014) « Sur un air de Moon River. Latour : Guerre et Paix du social », pp.23-34, in Tollis, Claire et al. (réd.) L’effet Latour. Ses modes d’existence dans les travaux doctoraux. Paris, Glyphe.
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