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Jean-Louis Genard
La crise de la modernité est une thématique récurrente au sein des sciences humaines. Une des raisons du succès de Latour tient peut-être à ce qu'il en a réécrit les coordonnées. A une époque où les théories critiques de la modernité cherchaient à en montrer l'épuisement, les contradictions… assumaient le post-moderne, ou encore procédaient à la déconstruction de ses acquis, Bruno Latour affirmait que nous n'avons jamais été modernes.
L'exposé cherchera à saisir ce que pour Latour « modernité » signifie, en particulier sous l'angle « anthropologique » qu'il revendique encore dans le sous-titre de l'Enquête sur les modes d'existence. L'approche latourienne de la modernité en termes de « grands partages », nature-culture, faits-valeurs… résiste mal à la critique, précisément du point de vue « anthropologique ». Mon propos s'appuiera d'une part sur les travaux de Michel Foucault et sur la manière dont celui-ci dessine les contours de l'anthropologie des modernes, l'homme y apparaissant comme « doublet empirico-transcendantal », et d'autre part sur les travaux liés au tournant linguistique, dont Latour mesure mal les implications, qui offrent des ressources pour reconsidérer ces dualismes, par exemple celui entre faits et valeurs, mais aussi pour penser différemment le registre anthropologique, comme le suggère Descombes, ou encore, en me référant à Peirce, pour saisir autrement le pluralisme.
Dire que Bruno Latour est l’un des penseurs contemporains les plus influents relève de l’euphémisme. Récipiendaire du prix Holberg en 2013, sacré « Hegel de notre temps » par Le Monde des livres en 2012, jouissant déjà d’un taux de citations plus élevé que Deleuze ou Heidegger en 2007, il est, selon de nombreux commentateurs, destiné à remplacer Foucault comme figure clé des sciences humaines.
Mais ce qui est encore plus frappant est le triple réductionnisme dont il fait l’objet. Au plan disciplinaire d’abord, il est trop souvent associé à la seule sociologie des sciences et des technologies. Or, son œuvre est foncièrement interdisciplinaire puisqu’y cohabitent un éventail d’objets, des sciences à l’art en passant par l’État, la religion ou le droit.
Sur le plan théorique, ensuite, sa pensée est presque universellement réduite au catéchisme de la théorie de l’acteur-réseau. Pourtant, on peut dégager différentes approches ou divers moments théoriques dans son parcours, qui varient d’ailleurs selon l’angle qu’on adopte. Seguin (2015) distingue chez Latour deux théories politiques des sciences et deux critiques du rationalisme; Tournay (2014) parle des théories et des modèles latouriens; Heinich (2007) repère chez lui deux, voire trois sociologies; Harman (2014) décrit trois Latour différents.
Réductionnisme, enfin, dans la réception de son œuvre, comme si on ne pouvait lire Latour qu’en se positionnant en apôtre ou en pourfendeur. Certains commencent toutefois à dépasser ces postures stéréotypées pour développer une approche de nature exégétique (Blok et Jensen, 2011; Harman, 2009). Dans cet esprit, l’objectif du colloque est d’approfondir notre compréhension de son travail sans céder à la tentation polémiste. Il s’agira d’encourager et de mettre en commun des lectures plurielles de l’œuvre latourienne.
Références :
Blok, Anders et Jensen, Torben (2011) Bruno Latour. Hybrid Thoughts in a Hybrid World. Abingdon, Routledge.
Harman, Graham (2009) Prince of Networks. Bruno Latour and Metaphysics. Melbourne, re.press.
Harman, Graham (2014) Bruno Latour. Reassembling the Political. Londres, Pluto Press.
Heinich, Nathalie (2007) « Une sociologie très catholique? À propos de Bruno Latour », Esprit 5 (mai), pp.14-26.
Seguin, Eve (2015) « Pourquoi les exoplanètes sont-elles politiques? Pragmatisme et politicité des sciences dans l’œuvre de Bruno Latour », Revue française de science politique, 65(2), pp. 279-302.
Tournay, Virginie (2014) « Sur un air de Moon River. Latour : Guerre et Paix du social », pp.23-34, in Tollis, Claire et al. (réd.) L’effet Latour. Ses modes d’existence dans les travaux doctoraux. Paris, Glyphe.
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