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Anne SARIS : UQAM - Université du Québec à Montréal
Au Canada, environ 30% de la population porte des tatouages. Parmi ces derniers figurent des tatouages à connotation religieuse. Offrant un pas de côté par rapport aux objets classiques de l'étude du religieux contemporain (institutions, dogmes, signe religieux « populaires » (hijab, turban)), cette manifestation individualisée, contextuelle, plurielle et « embodied » de la foi est encore peu étudiée.
Elle soulève de nombreuses questions : s'agit-il d'une nouvelle pratique religieuse ? Qui comprend-elle : les tatoués, les tatoueurs (« nouvel interprète » de la religion) ? Que penser de l'utilisation du support corporel, sphère de l'intime mais sphère aussi dévoilable sous certaines conditions maitrisées par l'agent à autrui et selon des stratégies diverses ? Ces tatouages préfigurent-ils d'une nouvelle compréhension des signes religieux et à ce titre constituent-ils de nouvelles stratégies de résistance, d'exploration de l'agentivité, ou au contraire de reproduction face à des constructions dominantes culturelles ? Le caractère objectivement inenlevable (i.e. indélébile) de ce signe met-il en porte à faux le sous bassement de la régulation par le juridique de la visibilité individuelle du religieux ?
Pour analyser ces tatouages, nous nous proposons de recourir au cadre analytique de la « religion vécue » (ex. Orsi, 2003; McGuire, 2008; Sullivan, 2005 ; Schielke et Debevec, 2012) et de questionner la capacité de la régulation juridique à l'appréhender.
Si le phénomène religieux continue d’évoluer dans des sphères qui lui étaient propres, il se maintient également là où on pensait le voir disparaître et rejaillit là où on ne l’attendait pas : milieux artistiques, entreprises de tendance, établissements de santé, médias, système scolaire, monde politique, débats féministes et arène juridique. Pour cette raison, les manifestations du religieux suscitent parfois des incompréhensions, voire des tensions entre des systèmes de valeurs perçus ou présentés comme concurrents, et entrent dans les débats publics par le biais des arènes médiatique et politique. Ces points de contact contribuent à transformer, en retour, le religieux. En effet, celui-ci se nourrit et se transforme à partir de ses interactions avec la sphère séculière, qu’il s’agisse d’objets, d’individus ou de lieux, mais aussi de l’État, du droit et de régulations propres aux sociétés de consommation. L’« activité religieuse en train de se faire » procède dès lors de la confrontation circonstancielle du religieux avec ces éléments. Le fait religieux n’est jamais un donné, mais plutôt un produit qui peut se définir ou dont l’existence peut être remise en cause à tous moments. Dans ce contexte, on assiste aujourd’hui à un paradoxe : alors même que la présence de champs traditionnels du savoir universitaire, comme la théologie ou l’exégèse, paraît menacée au sein des universités, une compréhension scientifique globale du religieux est plus que jamais nécessaire. En effet, si la complexification du champ religieux bouleverse toujours plus les frontières des champs disciplinaires, elle en souligne aussi la complémentarité. Le colloque vise donc à répondre aux questions suivantes : quels sont les nouveaux lieux d’émergence et d’expression du religieux? Dans quelle mesure les savoirs universitaires permettent-ils d’en saisir les déplacements? Quels enjeux épistémologiques implique l’analyse interdisciplinaire du phénomène religieux contemporain?