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Robin Foot : LATTS- UMR CNRS 8134
La théorie du langage adoptée par la sociologie de la traduction tourne le dos au “linguistic turn” et revient à une conception “descriptive” du langage, pré-saussurienne donc. Elle réinvente le “nouveau langage par chose” des académiciens de Lagado, rapporté par Gulliver, où les mots se substituent aux choses, où on peut “s'en tenir à la forme sans avoir à s'embarrasser de la matière” (Latour, 1996, Ces réseaux que la raison ignore).
L'adoption d'un langage strictement référentiel répond, nous semble–t-il, à un enjeu de gestion raisonnée de la controverse épistémologique qu'ils entendent développer. Ces sociologues veulent, en premier lieu, montrer que la science ne “dévoile” pas la nature mais la produit dans des processus où s'hybrident objets et inscriptions alphanumérique, et, en second lieu, éviter de “réduire” les productions scientifiques à un constructivisme social, à un jeu de représentations sociales. Les polémiques ouvertes par Sokal et Bricmont ainsi que les critiques virulentes de Bourdieu à leur encontre manifestent le caractère miné du terrain où ils s'engageaient.
Nous formulons l'hypothèse que cette “réduction”, si elle a pu être utile dans le champ scientifique, pénalise les études faites dans des milieux où l'invention d'un nom ou d'une formule ne constitue pas un aboutissement de l'activité. Nous proposons de revenir sur le statut du langage dans l'oeuvre de Latour et de voir à quelles conditions il peut s'hybrider avec les courants pragmatiques du langage.
Dire que Bruno Latour est l’un des penseurs contemporains les plus influents relève de l’euphémisme. Récipiendaire du prix Holberg en 2013, sacré « Hegel de notre temps » par Le Monde des livres en 2012, jouissant déjà d’un taux de citations plus élevé que Deleuze ou Heidegger en 2007, il est, selon de nombreux commentateurs, destiné à remplacer Foucault comme figure clé des sciences humaines.
Mais ce qui est encore plus frappant est le triple réductionnisme dont il fait l’objet. Au plan disciplinaire d’abord, il est trop souvent associé à la seule sociologie des sciences et des technologies. Or, son œuvre est foncièrement interdisciplinaire puisqu’y cohabitent un éventail d’objets, des sciences à l’art en passant par l’État, la religion ou le droit.
Sur le plan théorique, ensuite, sa pensée est presque universellement réduite au catéchisme de la théorie de l’acteur-réseau. Pourtant, on peut dégager différentes approches ou divers moments théoriques dans son parcours, qui varient d’ailleurs selon l’angle qu’on adopte. Seguin (2015) distingue chez Latour deux théories politiques des sciences et deux critiques du rationalisme; Tournay (2014) parle des théories et des modèles latouriens; Heinich (2007) repère chez lui deux, voire trois sociologies; Harman (2014) décrit trois Latour différents.
Réductionnisme, enfin, dans la réception de son œuvre, comme si on ne pouvait lire Latour qu’en se positionnant en apôtre ou en pourfendeur. Certains commencent toutefois à dépasser ces postures stéréotypées pour développer une approche de nature exégétique (Blok et Jensen, 2011; Harman, 2009). Dans cet esprit, l’objectif du colloque est d’approfondir notre compréhension de son travail sans céder à la tentation polémiste. Il s’agira d’encourager et de mettre en commun des lectures plurielles de l’œuvre latourienne.
Références :
Blok, Anders et Jensen, Torben (2011) Bruno Latour. Hybrid Thoughts in a Hybrid World. Abingdon, Routledge.
Harman, Graham (2009) Prince of Networks. Bruno Latour and Metaphysics. Melbourne, re.press.
Harman, Graham (2014) Bruno Latour. Reassembling the Political. Londres, Pluto Press.
Heinich, Nathalie (2007) « Une sociologie très catholique? À propos de Bruno Latour », Esprit 5 (mai), pp.14-26.
Seguin, Eve (2015) « Pourquoi les exoplanètes sont-elles politiques? Pragmatisme et politicité des sciences dans l’œuvre de Bruno Latour », Revue française de science politique, 65(2), pp. 279-302.
Tournay, Virginie (2014) « Sur un air de Moon River. Latour : Guerre et Paix du social », pp.23-34, in Tollis, Claire et al. (réd.) L’effet Latour. Ses modes d’existence dans les travaux doctoraux. Paris, Glyphe.
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