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Nicolas Bencherki : Université TÉLUQ
Le philosophe français Gilbert Simondon compte parmi les influences avouées de Bruno Latour, découvert par le truchement d'Isabelle Stengers. Cette influence, cependant, est difficile à isoler. En effet, si Latour a régulièrement été accusé d'utiliser un jargon opaque, tort qu'il partage avec Simondon, les deux penseurs utilisent des vocabulaires très différents. Aussi, le caractère résolument empirique du travail de Latour peut sembler loin de l'apparente lourdeur théorique de Simondon – quoiqu'en fait sa théorie soit fondée sur un travail scientifique au moins aussi empirique que celui de son successeur.
L'influence de Simondon se situe dans la façon de poser les problèmes – comme problèmes ayant trait à l'action et à ce que les anglophones appelle « agency » – et dans la réponse qui leur est apportée : l'action est toujours partagée, car elle vise la constitution simultanée des individus, qu'il s'agisse de personnes, d'objets techniques ou de collectifs. C'est la circulation de l'action – que Simondon appelle transduction, ou la traduction dans la tradition de l'acteur-réseau – qui « tient » les individus ensemble, car ils sont déjà des assemblages, ou des systèmes.
En ce sens, je propose que le travail de Latour peut être lu, non sans réserves (dont celle de la sémiotique), comme une sociologie de la co-individuation des êtres, ou une sociologie ontogénétique. J'insisterai en particulier sur l'intérêt de cette approche pour l'étude des organisations et autres collectifs.
Dire que Bruno Latour est l’un des penseurs contemporains les plus influents relève de l’euphémisme. Récipiendaire du prix Holberg en 2013, sacré « Hegel de notre temps » par Le Monde des livres en 2012, jouissant déjà d’un taux de citations plus élevé que Deleuze ou Heidegger en 2007, il est, selon de nombreux commentateurs, destiné à remplacer Foucault comme figure clé des sciences humaines.
Mais ce qui est encore plus frappant est le triple réductionnisme dont il fait l’objet. Au plan disciplinaire d’abord, il est trop souvent associé à la seule sociologie des sciences et des technologies. Or, son œuvre est foncièrement interdisciplinaire puisqu’y cohabitent un éventail d’objets, des sciences à l’art en passant par l’État, la religion ou le droit.
Sur le plan théorique, ensuite, sa pensée est presque universellement réduite au catéchisme de la théorie de l’acteur-réseau. Pourtant, on peut dégager différentes approches ou divers moments théoriques dans son parcours, qui varient d’ailleurs selon l’angle qu’on adopte. Seguin (2015) distingue chez Latour deux théories politiques des sciences et deux critiques du rationalisme; Tournay (2014) parle des théories et des modèles latouriens; Heinich (2007) repère chez lui deux, voire trois sociologies; Harman (2014) décrit trois Latour différents.
Réductionnisme, enfin, dans la réception de son œuvre, comme si on ne pouvait lire Latour qu’en se positionnant en apôtre ou en pourfendeur. Certains commencent toutefois à dépasser ces postures stéréotypées pour développer une approche de nature exégétique (Blok et Jensen, 2011; Harman, 2009). Dans cet esprit, l’objectif du colloque est d’approfondir notre compréhension de son travail sans céder à la tentation polémiste. Il s’agira d’encourager et de mettre en commun des lectures plurielles de l’œuvre latourienne.
Références :
Blok, Anders et Jensen, Torben (2011) Bruno Latour. Hybrid Thoughts in a Hybrid World. Abingdon, Routledge.
Harman, Graham (2009) Prince of Networks. Bruno Latour and Metaphysics. Melbourne, re.press.
Harman, Graham (2014) Bruno Latour. Reassembling the Political. Londres, Pluto Press.
Heinich, Nathalie (2007) « Une sociologie très catholique? À propos de Bruno Latour », Esprit 5 (mai), pp.14-26.
Seguin, Eve (2015) « Pourquoi les exoplanètes sont-elles politiques? Pragmatisme et politicité des sciences dans l’œuvre de Bruno Latour », Revue française de science politique, 65(2), pp. 279-302.
Tournay, Virginie (2014) « Sur un air de Moon River. Latour : Guerre et Paix du social », pp.23-34, in Tollis, Claire et al. (réd.) L’effet Latour. Ses modes d’existence dans les travaux doctoraux. Paris, Glyphe.
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