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Bettina Granier : Université Claude-Bernard-Lyon-I
La médecine moderne fourmille de dilemmes qui semblent insurmontables. L'imagerie médicale, emblème de scientificité et de modernité, est au cœur de l'un d'eux : doit-on l'aduler pour ses prouesses diagnostiques, la mépriser pour la déshumanisation qu'elle incarne ? Les médecins ne veulent pas choisir. Mais l'imagerie médicale est-elle vraiment ce froid dispositif technique auquel les Modernes la réduisent ?
L'enquête ethnographique sur la trace des images médicales donne à voir un tableau plus bariolé, qui entremêle activités rationnelles et débordements incontrôlables. Or c'est précisément quand les images médicales sont des objets-faits, soigneusement fabriqués de main d'homme que, par conséquent, telles des objets-fées, elles nous font-faire des choses qui nous dépassent légèrement : c'est dire qu'elles sont des « faitiches ».
Plus qu'un innocent jeu de mots, le concept de faitiche nous propulse au cœur de l'œuvre de Bruno Latour : central chronologiquement [1996], le faitiche s'enracine dans une sociologie réaliste de l'activité scientifique, comble le fossé entre sujet et objet, et annonce l'importance de la diplomatie pour préserver les valeurs auxquelles les Modernes tiennent vraiment. Plongeon vertigineux dont on ne peut pas faire l'économie si l'on souhaite ré-interroger la médecine moderne au regard de la pensée de Bruno Latour.
Dire que Bruno Latour est l’un des penseurs contemporains les plus influents relève de l’euphémisme. Récipiendaire du prix Holberg en 2013, sacré « Hegel de notre temps » par Le Monde des livres en 2012, jouissant déjà d’un taux de citations plus élevé que Deleuze ou Heidegger en 2007, il est, selon de nombreux commentateurs, destiné à remplacer Foucault comme figure clé des sciences humaines.
Mais ce qui est encore plus frappant est le triple réductionnisme dont il fait l’objet. Au plan disciplinaire d’abord, il est trop souvent associé à la seule sociologie des sciences et des technologies. Or, son œuvre est foncièrement interdisciplinaire puisqu’y cohabitent un éventail d’objets, des sciences à l’art en passant par l’État, la religion ou le droit.
Sur le plan théorique, ensuite, sa pensée est presque universellement réduite au catéchisme de la théorie de l’acteur-réseau. Pourtant, on peut dégager différentes approches ou divers moments théoriques dans son parcours, qui varient d’ailleurs selon l’angle qu’on adopte. Seguin (2015) distingue chez Latour deux théories politiques des sciences et deux critiques du rationalisme; Tournay (2014) parle des théories et des modèles latouriens; Heinich (2007) repère chez lui deux, voire trois sociologies; Harman (2014) décrit trois Latour différents.
Réductionnisme, enfin, dans la réception de son œuvre, comme si on ne pouvait lire Latour qu’en se positionnant en apôtre ou en pourfendeur. Certains commencent toutefois à dépasser ces postures stéréotypées pour développer une approche de nature exégétique (Blok et Jensen, 2011; Harman, 2009). Dans cet esprit, l’objectif du colloque est d’approfondir notre compréhension de son travail sans céder à la tentation polémiste. Il s’agira d’encourager et de mettre en commun des lectures plurielles de l’œuvre latourienne.
Références :
Blok, Anders et Jensen, Torben (2011) Bruno Latour. Hybrid Thoughts in a Hybrid World. Abingdon, Routledge.
Harman, Graham (2009) Prince of Networks. Bruno Latour and Metaphysics. Melbourne, re.press.
Harman, Graham (2014) Bruno Latour. Reassembling the Political. Londres, Pluto Press.
Heinich, Nathalie (2007) « Une sociologie très catholique? À propos de Bruno Latour », Esprit 5 (mai), pp.14-26.
Seguin, Eve (2015) « Pourquoi les exoplanètes sont-elles politiques? Pragmatisme et politicité des sciences dans l’œuvre de Bruno Latour », Revue française de science politique, 65(2), pp. 279-302.
Tournay, Virginie (2014) « Sur un air de Moon River. Latour : Guerre et Paix du social », pp.23-34, in Tollis, Claire et al. (réd.) L’effet Latour. Ses modes d’existence dans les travaux doctoraux. Paris, Glyphe.
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