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Colin Crawford : Tulane University
«La fonction sociale de la propriété» fait partie des garanties de la Constitution brésilienne de 1988. En 2001, le Brésil a reconnu «le droit à la ville» au niveau de la loi fédérale, faisant du pays un chef de file dans l'expression de cette idée si importante pour un monde de plus en plus urbanisé. La présentation examine l'étrange mariage de ces deux concepts dans la loi et la jurisprudence brésiliennes. La fonction sociale, attribuée à Léon Duguit, consiste à définir un concept social en opposition aux idées socialistes du début du XXe siècle, alors que le droit à la ville était associé au camp marxiste/socialiste européen de la fin du siècle (avec Henri Lefebvre). Ces deux concepts sont aujourd'hui intégrés dans la rhétorique et la pratique judiciaire au Brésil. Cette présentation examine l'accueil des notions de «fonction sociale de la propriété» et de «droit à la ville» par le système judiciaire brésilien. Même si le secteur juridique brésilien est généralement caractérisé comme une puissance conservatrice mal informée sur les questions urbaines, l'enquête révèle un fait surprenant: la justice brésilienne montre une compréhension de plus en plus sophistiquée de l'importance de ces idées pour l'amélioration de la vie urbaine dans l'un des pays les plus urbanisés et inégalitaires au monde. La présentation se terminera par une analyse de la réceptivité des justifications populaires de ces droits avec un examen de quelques cas emblématiques.
Au cours de la dernière décennie, le Brésil a connu un essor économique sans précédent qui a favorisé la mise en chantier de nombreux grands projets urbains, entrepris dans un contexte marqué par la montée d’une vision néolibérale de la ville et d’une gestion urbaine entrepreneuriale. La tenue de mégaévénements comme les Jeux panaméricains de 2007, la Coupe du Monde de 2014 et les Jeux olympiques de 2016 a exacerbé ces transformations en accélérant le rythme et la taille des projets, mais également en permettant de contourner le processus démocratique afin d’accélérer et de faciliter leur réalisation. Carlos Vainer parle de la ville brésilienne contemporaine comme d’une « ville d’exception », s’appuyant sur la notion de « l’état d’exception » définie par Giorgio Agamben comme la suspension de lois, en situation de crise, afin de faire face à une « nécessité » imprévue. Le sentiment d’urgence lié à la tenue de mégaévénements légitime ainsi l’imposition d’un état d’exception sur la ville, avec l’assouplissement de certaines règles, l’adoption – souvent arbitraire – de mesures exceptionnelles telles que des exemptions d’obligations légales et autres dérogations urbanistiques, ainsi que la suspension de certains droits civiques afin d’accélérer la réalisation de projets et de servir les besoins des investisseurs et du grand capital immobilier.
Ce colloque s’intéresse aux enjeux liés aux profondes transformations qui touchent la ville brésilienne contemporaine et aux effets tant sociaux que territoriaux de la mise en place de la ville d’exception. Les enjeux relatifs à la privatisation de l’espace public et du territoire urbain, à la ségrégation sociospatiale, aux questions d’équité et de justice sociale, de droit à la ville, et d’accès aux transports, à l’habitation, à la sécurité et à la culture seront au cœur de ce débat. Collectivement, les participants tenteront de définir comment la ville brésilienne se redessine aujourd’hui alors qu’une grande crise secoue la société entière, en apportant chacun quelques éléments de réponse qui permettront de mieux comprendre ces transformations à une échelle et à un rythme inégalés dans l’histoire du pays. Le colloque fournira ainsi une réflexion approfondie sur les grands enjeux qui devront être relevés dans les années à venir afin d’éviter l’accélération du morcellement et de la ségrégation des villes du plus grand pays d’Amérique latine et de favoriser un développement plus démocratique.
Titre du colloque :