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Frédéric REGARD : Université Paris-Sorbonne, France
Ivan Jablonka, déjà connu pour son essai L’Histoire est une littérature contemporaine (2014), ou pour sa paradoxale biographie familiale, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus (2013), a connu à l’automne 2016 un énorme succès avec Laëtitia ou la fin des hommes (2016). Le livre retrace un fait divers, le meurtre de Laëtitia Perrais à Pornic, en 2011, affaire qui émut fortement l’opinion publique et provoqua une douteuse tentative de récupération politique par le président Nicolas Sarkozy.
Emmanuel Carrère, quant à lui, décida de réorienter sa carrière d’écrivain en 2000, en publiant L’Adversaire, l’histoire de Jean-Claude Romand, qui en janvier 1993, avait tué sa femme, ses enfants, ainsi que ses parents, avant que ceux-ci ne découvrent que sa vie était construite sur un mensonge. En 2009, Carrère publiait D'autres vies que la mienne, qui recueillait l'histoire de plusieurs personnes ayant croisé sa vie, marquées par la maladie, le handicap ou le deuil. Le récit abordait des thèmes aussi différents que le tsunami de 2004 ou le combat judiciaire contre le surendettement.
Dans les deux cas, les auteurs réussissaient soit à redonner consistance à des « vies minuscules », soit à faire revivre une victime, dont le nom aurait été vite oublié autrement. Or de quoi s’agissait-il au fond, si ce n’est de rendre son humanité à « l’autre » et, du même coup, de soustraire cet autre à une sorte de double peine : la peine attachée à la tragédie qui le frappe, pour commencer ; mais aussi celle qui s’ajoute à la première, quand le récit journalistique du fait divers oblitère l’individu dans sa singularité. Chez Jablonka comme chez Carrère, recourir aux ressources de l’écriture littéraire permettait de recréer l’autre déshumanisé, de le soustraire à l’anonymat en lui conférant l’épaisseur d’un véritable personnage. Or, cette opération ne peut s’accomplir qu’au travers d’un dispositif particulier, celui de l’empathie.
Mon projet est d’étudier l’histoire et le fonctionnement de ce sentiment en tant qu’esthétique romanesque, en revenant aux sources du concept, et en particulier à une double tradition : celle de la philosophie allemande de l’Einfühlung, d’une part (on pense à Robert Vischer et à Theodor Lipps) ; celle, d’autre part, du « Projet pour une psychologie scientifique » (1895-96), texte méconnu de Sigmund Freud, où le père de la psychanalyse élabore une théorie du Nebenmensch (le « prochain ») – c’est-à-dire de l’autre comme voisin. On étudiera comment les récits de faits divers contemporains reprennent certains de ces principes, avec toute l’ambiguïté ou les paradoxes qui s’y attachent. Seront soulevées, par exemple, les questions du voyeurisme, ou encore de la dialectique sujet/objet : ne faut-il pas souffrir avec l’autre quand on veut devenir soi-même ?
Depuis 1980, la littérature fait une place considérable aux figures tirées de la réalité. Or, cette « littérarisation » de la personne réelle — sa mise en scène et en écriture — suscite une réflexion éthique qui oblige à penser de façon dialogique les relations entre auteur, lecteur, texte et monde. En effet, dans un contexte marqué par l’éclatement des frontières de la fiction et par le retour du sujet, l’écriture de la personne réelle ne se limite plus à l’évocation naïve de faits avérés, mais constitue désormais une (re)lecture engageante de la vie d’autrui. Or, si celle-ci peut se concevoir comme une façon de redonner vie aux oubliés et de redorer leur image, elle est aussi susceptible d’être perçue comme une prise en charge de l’autre qui lui confisque sa parole. Au-delà toutefois de la polarisation qui, d’un côté, proclame l’impunité de l’art et qui, de l’autre, envisage la littérature comme un discours « responsable », nous souhaitons explorer la variabilité des postures critiques suscitées par le phénomène de l’écriture de la personne réelle : quel rapport l’écrivain est-il tenu d’entretenir avec la « vérité » d’un individu? À quel point peut-il ou doit-il la fictionnaliser afin de légitimer son entreprise sur un plan à la fois éthique et littéraire? A-t-on le droit de faire fiction de tout et de tous? En bref : quelles sont les implications éthiques de l’écriture de l’Autre, que ce soit dans un contexte biographique, autobiographique ou romanesque? À partir d’exemples ou à l’occasion d’une réflexion d’ensemble, les participants seront invités à aborder la question sous trois angles principaux : celui de l’écrivain et de sa démarche; celui du texte et de sa lecture; celui de la réception de l’œuvre et de ses usages sociaux.
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