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Étienne Bergeron : UQAM - Université du Québec à Montréal
En 2008, le primo écrivain Tristan Garcia publie La meilleure part des hommes, « [u]n conte moral [qui] n’est pas une autofiction. C’est l’histoire, qu[’il] n’[a] pas vécue, d’une communauté et d’une génération déchirées par le Sida. » En exergue, il appuie cette dissociation en spécifiant que « [l]es personnages de ce roman n’ont jamais existé ailleurs que dans les pages de ce livre ». Annonce curieuse alors qu’en parallèle, pratiquement tous les critiques soulignent l’adéquation entre la « fiction » romanesque et la réalité historique : les personnages de William Miller et Dominique Rossi sont clairement inspirés des écrivains Guillaume Dustan (de son vrai nom William Baranès) et Didier Lestrade. Non seulement ils empruntent de nombreuses caractéristiques aux personnes réelles, mais la trame même du roman est calquée sur la querelle qui a animé les deux hommes – et fait couler beaucoup d’encre – autour des questions du bareback et du sida. Informé de cette supercherie démentie par l’auteur, Didier Lestrade accuse aussitôt Garcia d’« alimenter les contres vérités et les mensonges sur une discussion réellement fondamentale », mais surtout de « se mousser sur le travail des autres » (son roman a obtenu le Prix de Flore 2008). Plus encore, il défend sur son blog que « quand l'histoire ne vous appartient pas comme c'est le cas pour Tristan Garcia, quand vous n'y avez pas participé, même de très loin, […] une certaine humilité exige de ne pas débouler dans le proverbial jeu de quilles pour causer encore plus de tort parmi ceux qui, eux, se sont vraiment battus contre la maladie. »
Par l’étude de ce cas et des débats éthiques qui l’entourent, ma communication s’interrogera à savoir : peut-on s’arroger de pans de l’histoire qu’on n’a pas vécus et pour lesquels on ne s’est jamais engagé, et en faire une oeuvre de fiction ? Écrire un roman à propos d’un moment marquant (et tragique) de l’histoire d’une communauté à laquelle on n’appartient pas, n’est-ce pas une façon immorale de s’assurer du capital (économique et symbolique) ? En somme, un écrivain peut-il écrire sur n’importe quel sujet qui s’inspire d’événements réels, même s’il n’en a pas été partie prenante ?
Depuis 1980, la littérature fait une place considérable aux figures tirées de la réalité. Or, cette « littérarisation » de la personne réelle — sa mise en scène et en écriture — suscite une réflexion éthique qui oblige à penser de façon dialogique les relations entre auteur, lecteur, texte et monde. En effet, dans un contexte marqué par l’éclatement des frontières de la fiction et par le retour du sujet, l’écriture de la personne réelle ne se limite plus à l’évocation naïve de faits avérés, mais constitue désormais une (re)lecture engageante de la vie d’autrui. Or, si celle-ci peut se concevoir comme une façon de redonner vie aux oubliés et de redorer leur image, elle est aussi susceptible d’être perçue comme une prise en charge de l’autre qui lui confisque sa parole. Au-delà toutefois de la polarisation qui, d’un côté, proclame l’impunité de l’art et qui, de l’autre, envisage la littérature comme un discours « responsable », nous souhaitons explorer la variabilité des postures critiques suscitées par le phénomène de l’écriture de la personne réelle : quel rapport l’écrivain est-il tenu d’entretenir avec la « vérité » d’un individu? À quel point peut-il ou doit-il la fictionnaliser afin de légitimer son entreprise sur un plan à la fois éthique et littéraire? A-t-on le droit de faire fiction de tout et de tous? En bref : quelles sont les implications éthiques de l’écriture de l’Autre, que ce soit dans un contexte biographique, autobiographique ou romanesque? À partir d’exemples ou à l’occasion d’une réflexion d’ensemble, les participants seront invités à aborder la question sous trois angles principaux : celui de l’écrivain et de sa démarche; celui du texte et de sa lecture; celui de la réception de l’œuvre et de ses usages sociaux.
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