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Frédérique Collette : Université de Montréal
Annie Ernaux a accordé un très grand nombre d’entretiens jusqu’à aujourd’hui. Plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs fait l’objet de publications livresques : l’auteure répond généreusement à toutes sortes de questions, qu’elles portent sur sa vie, son œuvre, sa poétique d’auteure et ses procédés d’écriture. Les œuvres autobiographiques ernaliennes sont d’autant plus intéressantes en cela qu’elles nous offrent une forme détournée d’entretien : sans la médiation d’un journaliste ou d’un chercheur, Annie Ernaux fait part à ses lecteurs de ses diverses réflexions, commentant sans cesse le texte qu’elle écrit, les discours qu’elle y tient et le langage qu’elle utilise. C’est donc par le biais de métacommentaires et de métadiscours – qui sont très souvent mis en relief par des parenthèses ou des tirets doubles –, que l’auteure tend à expliquer et à légitimer ses textes. Autrement dit, Ernaux révèle des éléments de ses textes comme elle le ferait lors d’un entretien, mais à l’intérieur même de ces derniers. Une poétique du dévoilement est donc à l’œuvre dans les romans autobiographiques d’Annie Ernaux : ces derniers, caractérisés par une autoréférentialité et une métadiscursivité, présentent une imbrication de la réflexion et de la création, de l’entretien et du roman.
L’entretien d’écrivain et plus particulièrement du romancier apparaît au 19e siècle, qui voit la montée à la fois du journalisme et du roman comme genre littéraire dominant. Cette convergence sert directement les romanciers qui peuvent désormais investir l’espace médiatique (journaux, revues, enquêtes) pour conférer au roman une légitimité (à travers des réflexions d’ordre esthétique, poétique, épistémologique, social) que les autres genres, déjà bien établis, n'ont pas à défendre dans la même mesure. Au 20e siècle, les liens qui se tissent entre roman et reportage, roman et engagement, roman et actualité, ainsi que le développement de la radio et de la télévision viendront non seulement intensifier la pratique de l’entretien, mais en faire un des lieux premiers de la réflexion des romanciers sur leur œuvre et plus généralement sur le genre romanesque. Les questions auxquelles invite ce colloque touchent à la nature de ces liens, dont elles cherchent à comprendre le fonctionnement et les usages : comment l’entretien s’offre-t-il au romancier comme une forme singulière de réflexion sur sa pratique et sur son œuvre? Que lui permet cette forme que ne lui permettent pas l’essai, les préfaces ou les chroniques? Quel savoir particulier l’entretien ouvre-t-il au critique? Par ailleurs, dans la mesure où, comme l’exposent les travaux de David Martens et de Christophe Meurée, l’entretien d’écrivain tend à devenir au 20e siècle un « genre » littéraire à part entière — surtout lorsque les entretiens sont destinés à la publication livresque et connaissent par le fait même un processus de remaniement, de réécriture et parfois même de mise en fiction —, on peut aussi se demander de quelle façon l’entretien peut être vu comme le prolongement d’une œuvre romanesque.
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