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Karine Pietrantonio : UQAM - Université du Québec à Montréal
C’est bien connu : les médias orientent ostensiblement l’opinion du public sur le criminel. La figure du meurtrier est déformée, grossie jusqu’à masquer le visage réel de l’homme pour n’exposer qu’une image monstrueuse, épouvantable, inhumaine. Ce recours à la figure du monstre (ou du Mal, du diable, de Satan) se conforme à l’excès de pathos employé par les journalistes fait-diversiers. Mais qu’advient-il du criminel en contexte littéraire, quand un écrivain construit une fiction à partir d’un fait divers ? Comment est-il représenté ? Y a-t-il rejet ou maintien de la figure du monstre ? Les modes de représentation du criminel en littérature sont multiples, selon les projets et les intentions de l’auteur qui s’en empare, mais une tendance se dessine : l’écrivain refuse d’adhérer à l’usage du sensationnel et tente plutôt de découvrir ce qui se cache derrière. En effet, devant l’image monstrueuse fabriquée par les médias, l’écrivain choisit d’approfondir le sujet plutôt que d’incliner vers la (seule ?) fascination. Le monstre n’est alors plus envisagé comme la figure antinomique de l’homme ; au contraire, il semble plutôt germer et grandir en lui. L’écrivain est bousculé : ses croyances, ses certitudes, et, au sens large, sa propre identité sont interrogés par le processus d’écriture. En quoi est-il lui-même différent de cet « Autre » monstrueux ? Je me propose donc, lors de cette communication, de réfléchir sur les stratégies employées par certains écrivains contemporains pour représenter et donner à comprendre le criminel, entre monstruosité et humanité. Le regard empathique de l’écrivain vient-il banaliser le Mal ? Pire encore : à trop vouloir l’humaniser, l’écrivain risque-t-il de sympathiser avec le diable ?
Depuis 1980, la littérature fait une place considérable aux figures tirées de la réalité. Or, cette « littérarisation » de la personne réelle — sa mise en scène et en écriture — suscite une réflexion éthique qui oblige à penser de façon dialogique les relations entre auteur, lecteur, texte et monde. En effet, dans un contexte marqué par l’éclatement des frontières de la fiction et par le retour du sujet, l’écriture de la personne réelle ne se limite plus à l’évocation naïve de faits avérés, mais constitue désormais une (re)lecture engageante de la vie d’autrui. Or, si celle-ci peut se concevoir comme une façon de redonner vie aux oubliés et de redorer leur image, elle est aussi susceptible d’être perçue comme une prise en charge de l’autre qui lui confisque sa parole. Au-delà toutefois de la polarisation qui, d’un côté, proclame l’impunité de l’art et qui, de l’autre, envisage la littérature comme un discours « responsable », nous souhaitons explorer la variabilité des postures critiques suscitées par le phénomène de l’écriture de la personne réelle : quel rapport l’écrivain est-il tenu d’entretenir avec la « vérité » d’un individu? À quel point peut-il ou doit-il la fictionnaliser afin de légitimer son entreprise sur un plan à la fois éthique et littéraire? A-t-on le droit de faire fiction de tout et de tous? En bref : quelles sont les implications éthiques de l’écriture de l’Autre, que ce soit dans un contexte biographique, autobiographique ou romanesque? À partir d’exemples ou à l’occasion d’une réflexion d’ensemble, les participants seront invités à aborder la question sous trois angles principaux : celui de l’écrivain et de sa démarche; celui du texte et de sa lecture; celui de la réception de l’œuvre et de ses usages sociaux.
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