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Eric Chevrette : University of Toronto
L’écriture de la personne réelle amène une relation à deux faces entre le sujet mis en scène et l’écrivain ou narrateur. Il en va de deux types d’identifications — appropriative et empathique (termes de M. Nussbaum et S. Suleiman) — qui entraînent des postures éthiques opposées. L’appropriation sert le récit et soumet le sujet invoqué ; l’empathie renverse ce rapport en utilisant le rapprochement et l’identification pour mieux établir distinctions et séparations. En résulte une volonté paradoxale de dire qui demeure consciente de ses limites, puisque la subjectivé de l’autre demeure éminemment inaccessible, mais doit malgré tout être préservée et dite.
Si une situation de ce genre est manifestée à travers Dora Bruder de Patrick Modiano (1997), l’écrivain propose un récit qui tente de surmonter l’indicible et l’ineffable, termes souvent apposés aux expériences de l’extrême. Notre communication montrera comment Modiano tente de combler les vides qui peuplent l’histoire de cette fugueuse sous l’Occupation en recourant à deux méthodes : il procède à des recherches historiques et documentaires pour retrouver quelques pièces du puzzle, mais fera aussi appel à sa propre expérience des lieux où a pu vivre et errer Dora. Cette relation d’intégration et de mise à distance vise une compréhension de l’expérience subjective de Dora, afin d’épuiser les ressources matérielles et humaines dont il dispose pour rendre intelligible une expérience de l’atroce. Se crée ainsi une dynamique d’allers-retours entre la fugueuse et l’écrivain, celui-ci cherchant à combler les blancs des archives, de la mémoire, et de l’histoire à propos de celle-là.
Depuis 1980, la littérature fait une place considérable aux figures tirées de la réalité. Or, cette « littérarisation » de la personne réelle — sa mise en scène et en écriture — suscite une réflexion éthique qui oblige à penser de façon dialogique les relations entre auteur, lecteur, texte et monde. En effet, dans un contexte marqué par l’éclatement des frontières de la fiction et par le retour du sujet, l’écriture de la personne réelle ne se limite plus à l’évocation naïve de faits avérés, mais constitue désormais une (re)lecture engageante de la vie d’autrui. Or, si celle-ci peut se concevoir comme une façon de redonner vie aux oubliés et de redorer leur image, elle est aussi susceptible d’être perçue comme une prise en charge de l’autre qui lui confisque sa parole. Au-delà toutefois de la polarisation qui, d’un côté, proclame l’impunité de l’art et qui, de l’autre, envisage la littérature comme un discours « responsable », nous souhaitons explorer la variabilité des postures critiques suscitées par le phénomène de l’écriture de la personne réelle : quel rapport l’écrivain est-il tenu d’entretenir avec la « vérité » d’un individu? À quel point peut-il ou doit-il la fictionnaliser afin de légitimer son entreprise sur un plan à la fois éthique et littéraire? A-t-on le droit de faire fiction de tout et de tous? En bref : quelles sont les implications éthiques de l’écriture de l’Autre, que ce soit dans un contexte biographique, autobiographique ou romanesque? À partir d’exemples ou à l’occasion d’une réflexion d’ensemble, les participants seront invités à aborder la question sous trois angles principaux : celui de l’écrivain et de sa démarche; celui du texte et de sa lecture; celui de la réception de l’œuvre et de ses usages sociaux.
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