Veuillez choisir le dossier dans lequel vous souhaitez ajouter ce contenu :
Membre a labase
Béatrice Lefebvre-Côté : Université de Montréal
Volet tardif du triptyque familial, L’autre fille (2011) d’Annie Ernaux se présente comme une lettre écrite à sa soeur inconnue. Élevée dans le silence de cette soeur morte deux ans avant la naissance de l’auteure, celle-ci tente de l’imaginer à partir du récit qu’en a fait la mère, des artéfacts de son enfance et des témoignages de ceux qui l’ont connue. Consciente de son impuissance à s’adresser à un être qu’elle n’a pas connu, l’épistolière ponctue sa lettre de commentaires métatextuels qui relèvent le caractère vain de ses tentatives de remémoration et la contraignent à emprunter la voix de sa mère, seule voix « autorisée parce qu’elle était là » (L’autre fille, p. 26). L’écriture de l’« autre » se fait à la fois par la mise en scène de sa soeur comme destinataire et par l’intermédiaire de sa mère, seul moyen légitime d’évoquer la mémoire de l’autre fille. Face à cette prédecesseure qualifiée d’« anti-langage » (p. 54), Ernaux choisit l’écriture de leur mémoire commune des lieux et des gens, dans le souci de faire revivre celle qui lui a permis, par sa mort, de naître.
Je me propose de réfléchir sur la manière dont l’auteure parvient à parler authentiquement de sa soeur, autrement que par l’énumération de ce qu’elle ne sait pas, sur le mode de la négation. Il s’agira de m’interroger sur la posture éthique adoptée par la narratrice, lui permettant non seulement de s’affranchir du silence, mais également de doter sa soeur d’autres images et témoignages et ainsi, de rompre le récit unique.
Depuis 1980, la littérature fait une place considérable aux figures tirées de la réalité. Or, cette « littérarisation » de la personne réelle — sa mise en scène et en écriture — suscite une réflexion éthique qui oblige à penser de façon dialogique les relations entre auteur, lecteur, texte et monde. En effet, dans un contexte marqué par l’éclatement des frontières de la fiction et par le retour du sujet, l’écriture de la personne réelle ne se limite plus à l’évocation naïve de faits avérés, mais constitue désormais une (re)lecture engageante de la vie d’autrui. Or, si celle-ci peut se concevoir comme une façon de redonner vie aux oubliés et de redorer leur image, elle est aussi susceptible d’être perçue comme une prise en charge de l’autre qui lui confisque sa parole. Au-delà toutefois de la polarisation qui, d’un côté, proclame l’impunité de l’art et qui, de l’autre, envisage la littérature comme un discours « responsable », nous souhaitons explorer la variabilité des postures critiques suscitées par le phénomène de l’écriture de la personne réelle : quel rapport l’écrivain est-il tenu d’entretenir avec la « vérité » d’un individu? À quel point peut-il ou doit-il la fictionnaliser afin de légitimer son entreprise sur un plan à la fois éthique et littéraire? A-t-on le droit de faire fiction de tout et de tous? En bref : quelles sont les implications éthiques de l’écriture de l’Autre, que ce soit dans un contexte biographique, autobiographique ou romanesque? À partir d’exemples ou à l’occasion d’une réflexion d’ensemble, les participants seront invités à aborder la question sous trois angles principaux : celui de l’écrivain et de sa démarche; celui du texte et de sa lecture; celui de la réception de l’œuvre et de ses usages sociaux.
Titre du colloque :
Thème du colloque :