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François Cooren : Université de Montréal
Comment fait-on parler des données qualitatives, qu’elles soient recueillies sous format vidéo, audio ou textuel, dans le cadre d’un travail analytique de type collaboratif? Dans cette communication, je présenterai certains éléments de notre méthodologie — les séances d’analyse de données — en mobilisant réflexivement l’approche analytique que nous défendons maintenant depuis près d’une dizaine d’années, soit la perspective dite « ventriloque » de la communication. Selon cette méthode d'analyse, communiquer consiste toujours à « faire parler » des figures à ontologie variable, que ces figures soient des faits, des principes, des textes, des personnes, des émotions ou encore des organisations ou des groupes. En mobilisant — explicitement ou implicitement, volontairement ou involontairement — ces figures, les interactants multiplient ainsi les auteurs de ce qu'ils avancent, ce qui a souvent pour effet de bâtir l’autorité même de leurs propos. La beauté de cette approche, selon nous, c’est qu’elle s'applique, comme nous le verrons, à l’entreprise analytique elle-même. Autrement dit, analyser des données, c’est toujours leur faire dire quelque chose tout en confrontant ce faire dire à la manière dont elles nous parlent également au travers d’autres analystes avec qui nous confrontons nos interprétations. Réaliser une séance d’analyse de données, c’est donc créer un dispositif de phonation pour les données que nous interprétons, afin que l’on s’assure qu’elles nous disent bien toutes la même chose.
L’Association pour la recherche qualitative (ARQ) s’intéresse cette fois-ci à la pratique « ordinaire » de l’analyse telle qu’elle se réalise au cœur des rencontres de travail entre collègues-chercheurs (souvent de divers horizons disciplinaires), étudiants-chercheurs, et même parfois acteurs sociaux de diverses appartenances. Aujourd’hui, le travail collaboratif est très encouragé en recherche, notamment dans la production des analyses, mais il est souvent passé sous silence, voire complètement occulté en raison des limites et exigences des formats de publication habituels. L’ARQ souhaite donc ouvrir cette boîte noire pour examiner ces interactions au cœur du travail concret d’analyse en réinsérant celui-ci dans les pratiques sociales qui le mettent en œuvre, le concevant comme une action collective négociée entre les personnes impliquées dans la production du sens des matériaux étudiés.
L’éclairage anticipé revêt une grande importance puisque le travail collaboratif qui se réalise à l’ombre des démarches plus visibles a une incidence sur les choix retenus en matière de direction et crée ce qui éventuellement est présenté en termes de résultats de recherche. Ainsi, quelles sont les interactions qui participent à la production des analyses? Quels sont les objets de négociation qu’elles révèlent? Quelles sont les normes ou conventions qui balisent les décisions prises (Rix et Lièvre, 2005)? Quels compromis sont nécessaires au maillage d’idées de toute provenance et comment celles-ci sont-elles sélectionnées et hiérarchisées pour permettre l’avancée du processus analytique?
Ce questionnement se veut une contribution au projet scientifique lancé par Bruno Latour. Cet anthropologue des sciences a observé des scientifiques au travail et ce qu’ils font précisément dans leur laboratoire, et il a décrit le processus de production de données comme un travail de construction sociale. Il a ainsi montré comment celles-ci sont suscitées et construites, entre autres à la faveur de la coopération de tout un réseau d’acteurs. Les travaux de Latour s’inscrivent plus largement dans le domaine de la sociologie des sciences ou de la connaissance, entamé dans le monde anglo-saxon par des auteurs tels que Thomas Samuel Kuhn et développé aujourd’hui par bon nombre de chercheurs posant un regard distancié et resocialisant sur la production scientifique (ex. : Callon, Lascoumes et Barthe, 2001; Collins et Pinch, 1993; Darré, 1977; 1999; Larochelle et Désautels, 2002).
Ancrées dans des expériences concrètes de recherche empirique, les présentations s’inscriront dans l’un ou l’autre de ces axes : 1) celui de la division du travail; 2) celui de la négociation des positions de savoir; 3) celui des médiations construites par le chercheur; et 4) celui de la pensée plurielle en tant que potentiel d’innovation. Ces quatre axes de réflexion combinés permettront de mieux comprendre la fabrique des analyses qualitatives en la (ré)insérant dans l’ensemble de pratiques sociales qui la mettent en œuvre.
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