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Jean-Philippe Beaulieu
«Je la fay parler à ma mode»: par ces mots, Suzanne de Nervèze désigne, dans l’adresse au lecteur des Genereux mouvemens d’une dame heroique et pieuse (1644), le procédé par lequel le texte rapporte les propos d’une femme fictive. Cette forme de ventriloquie consistant à faire parler ou écrire une figure féminine semble particulièrement fréquente dans l’abondante production pamphlétaire qui accompagne les troubles politiques se situant entre les guerres de religion et le règne personnel de Louis XIV. En effet, ces courts occasionnels semblent avoir été le laboratoire idéal – pour des rédacteurs anonymes, le plus souvent masculins, peut-on penser – afin de mettre en scène une grande variété des locutrices se prononçant sur les affaires publiques, selon une perspective censément conforme à leur condition et leur fonction sociales. Si, depuis quelques années, on s’est penché sur certains traits de cette production, on ne l’a pas encore envisagée globalement. Dans cette communication, je souhaite donc proposer un aperçu des enjeux généraux de la pseudonymie féminine au sein de la littérature pamphlétaire française du début de la modernité. Il s’agira de distinguer les situations de ventriloquie selon le statut des locutrices, dont découle l’usage de certains types de discours. L’objectif est de contribuer à mieux comprendre de quelle façon le discours féminin est pensable et dicible dans le contexte spécifique du libelle politique.
À une époque où il est encore malséant pour les femmes de prendre la parole publiquement, surtout pour discuter de matières controversées ou pour formuler la critique de décisions ou de personnages politiques ou religieux, on peut se demander comment, dans les imprimés français de la première modernité, on fait parler une figure féminine ou un groupe anonyme de femmes, notamment lorsque celles-ci sont de basse extraction sociale. Qu’il s’agisse de locutrices agissant comme protagonistes au sein d’un récit ou d’un « je » féminin qui semble se confondre avec une instance auctoriale, ces « voix » féminines présentent une grande diversité d’ethe. Quels types de personae les ventriloques — qu’il s’agisse de rédacteurs féminins ou masculins — élaborent-ils dans leurs écrits? Comment ces prises de parole au féminin se transforment-elles selon les contextes et les périodes? Quelles formes textuelles (écrits en prose ou versifiés, prophéties, caquets, dialogues, lettres, etc.) privilégie-t-on pour faire entendre ces voix féminines marginales et parfois dissidentes? Le travestissement textuel, c’est-à-dire les phénomènes de ventriloquie entendue ici métaphoriquement comme « le procédé au moyen duquel un rédacteur anonyme fait entendre une voix prétendument véritable1 » et autre que la sienne, soulève plusieurs interrogations relatives à l’auctorialité féminine. Brouillant les repères identitaires, ces procédés de ventriloquie complexifient les enjeux génériques et semblent mettre radicalement en question l’essentialisation des notions d’« écriture féminine » et de « parler femme ».
1 Jean-Philippe Beaulieu, « La voix de la maréchale d’Ancre. Effets de ventriloquie dans quelques pamphlets de 1617 », dans David Martens (dir.), La Pseudonymie dans la littérature française. De François Rabelais à Éric Chevillard, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2016.
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