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Diane DESROSIERS : Université McGill
Cette communication se veut un état présent des travaux portant sur les phénomènes textuels de ventriloquie définie comme une forme de travestissement de la voix. Jusqu’à maintenant, la question du travestissement a surtout été abordée dans le monde anglo-saxon du point de vue vestimentaire (cross-dressing; Connor (2000)). Le travestissement textuel, c’est-à-dire les phénomènes de ventriloquie entendue métaphoriquement comme «le procédé au moyen duquel un rédacteur anonyme fait entendre une voix prétendument véritable» et autre que la sienne (Beaulieu, 2016) a suscité quelques études (Kim & Westall (2012); Davies (2012)). La ventriloquie transgénérique où un auteur féminin emprunte la voix d’un homme a aussi fait l’objet de contributions, mais l’utilisation de voix de femmes par des scripteurs masculins, féminins ou anonymes soulève des interrogations et des remises en question relatives à l’auctorialité féminine qui restent à explorer. En effet, les divers procédés de ventriloquie complexifient les enjeux génériques (au sens de “généricité” (“gender”)) de ces compositions; ils relativisent en quelque sorte la valeur émancipatrice, libératrice accordée par la Modernité à la prise de parole féminine et interrogent la conception essentialiste des notions d’«écriture féminine» et de «parler femme». Je tiendrai donc compte des études récentes dans ce domaine (Giorcelli & Rabinowitz (2012)), en insistant plus particulièrement sur les travaux fondateurs de Butler (2004 et 1990).
À une époque où il est encore malséant pour les femmes de prendre la parole publiquement, surtout pour discuter de matières controversées ou pour formuler la critique de décisions ou de personnages politiques ou religieux, on peut se demander comment, dans les imprimés français de la première modernité, on fait parler une figure féminine ou un groupe anonyme de femmes, notamment lorsque celles-ci sont de basse extraction sociale. Qu’il s’agisse de locutrices agissant comme protagonistes au sein d’un récit ou d’un « je » féminin qui semble se confondre avec une instance auctoriale, ces « voix » féminines présentent une grande diversité d’ethe. Quels types de personae les ventriloques — qu’il s’agisse de rédacteurs féminins ou masculins — élaborent-ils dans leurs écrits? Comment ces prises de parole au féminin se transforment-elles selon les contextes et les périodes? Quelles formes textuelles (écrits en prose ou versifiés, prophéties, caquets, dialogues, lettres, etc.) privilégie-t-on pour faire entendre ces voix féminines marginales et parfois dissidentes? Le travestissement textuel, c’est-à-dire les phénomènes de ventriloquie entendue ici métaphoriquement comme « le procédé au moyen duquel un rédacteur anonyme fait entendre une voix prétendument véritable1 » et autre que la sienne, soulève plusieurs interrogations relatives à l’auctorialité féminine. Brouillant les repères identitaires, ces procédés de ventriloquie complexifient les enjeux génériques et semblent mettre radicalement en question l’essentialisation des notions d’« écriture féminine » et de « parler femme ».
1 Jean-Philippe Beaulieu, « La voix de la maréchale d’Ancre. Effets de ventriloquie dans quelques pamphlets de 1617 », dans David Martens (dir.), La Pseudonymie dans la littérature française. De François Rabelais à Éric Chevillard, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2016.
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