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Valérie-Inès De La Ville : Université de Poitiers
Nous cherchons à étudier une alternative aux approches d’éducation nutritionnelle ou aux classes du goût - car si ces dernières apportent des connaissances aux enfants, elles restent souvent très éloignées des sociabilités alimentaires (goûters, lunch box, cantine, etc.) que ces derniers pratiquent. En outre, elles restent éloignées de leur milieu socio-culturel, qui pourtant occupe une place primordiale en terme d’alimentation. Nous présenterons une recherche-intervention allant dans ce sens, son déploiement et son évaluation.
L’itinéraire de l’alimentation de ces adolescents a été étudié à travers les pratiques culinaires afin d’aider à contextualiser les pratiques culinaires familiales. Pratiquer la cuisine tout comme consommer sont en effet des actes banals du quotidien, souvent routiniers, incorporés et silencieux. Ainsi, les pratiques culinaires, en général et celles des jeunes en particulier, font l’objet de peu d’études et restent un élément périphérique voir secondaire en socialisation de l’alimentation dans l’étude de l’acte alimentaire.
La recherche fait ressortir des résultats qui vont permettre de présenter le développement de plusieurs « trajectoires de mise en pratique culinaire » (individuelles, dynamiques et diversifiées) passant d’une participation périphérique assistée pour aller vers une réelle autonomie dans une pratique culinaire dont les enjeux sont pleinement maîtrisés par l’adolescent. Ainsi, nous déterminons l’étendue de la Zone Proximale de Développement en matière de pratiques culinaires. La recherche aboutit par la détermination de plusieurs « styles cheminatoires » dynamiques, évolutifs et non linéaires d’adolescents dans le processus d’appropriation et d’autonomisation.
L’adolescence est une période où les jeunes renégocient leur rapport à l’alimentation (Baril et coll., 2014). Leurs besoins nutritifs évoluent, ils sont plus intéressés par ce qu’ils mangent et ils s’engagent dans des expériences gustatives hors foyer. Les choix alimentaires permettent alors l’affirmation d’une nouvelle autonomie (Mathiot, 2012). La famille demeure un espace de socialisation privilégié en matière d’alimentation (Belorgey, 2011) puisqu’elle est responsable de l’achat des aliments, de la préparation et de la prise des repas, et que les cultures alimentaires se transmettent de génération en génération (Diasio et Pardo, 2009). Au moyen de pratiques médiatiques plus autonomes, les adolescents sont exposés aux discours des acteurs de la sphère marchande, comme l’industrie agroalimentaire. Ces acteurs proposent des produits ciblant la clientèle adolescente et font la promotion de certains modèles alimentaires et corporels (Le Breton, 2013). On assiste également à la multiplication d’émissions présentant recettes et conseils alimentaires à la télévision et dans Internet (Cohen, 2015; Pollan, 2013), une offre à laquelle contribuent les jeunes (Abbar et coll., 2015). À ces discours s’ajoutent ceux de la santé publique et communautaire, dont les interventions ont notamment visé à améliorer l’offre alimentaire dans les environnements scolaires et à promouvoir la saine alimentation auprès des jeunes (Ogilvie et Eggleton, 2016). Comment les adolescents s’approprient-ils les multiples discours souvent contradictoires sur l’alimentation qui circulent dans les espaces public et privé? Comment développer des interventions qui puissent les soutenir dans la construction de choix alimentaires autonomes? Les pratiques alimentaires impliquent en effet l’apprentissage d’un ensemble d’habiletés (culinaires, socioculturelles, gastronomiques, commerciales, techniques, critiques et corporelles), renvoyant au fait social global (Poulain, 2002) et constitutives des littératies alimentaires (Lemieux, 2014).