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Kim Gladu : UQAR - Université du Québec à Rimouski
Alors que Mlle de Scudéry est décédée en 1701, Mme de Graffigny n’est disparue que depuis deux ans lorsque paraît, dans le Mercure de février 1760, un curieux dialogue des morts mettant en scène les deux femmes de lettres, œuvre d’un certain M. de Bermann, bachelier en droit, à Pont-à-Mousson. Le texte d’une vingtaine de pages simule un débat entre les deux romancières qui porte, comme le titre l’indique, Sur le soin qu’on doit avoir, en écrivant, de moins envisager son siécle, que l’avenir. Mlle de Scudéry prend parti pour une conception particulièrement moderne de l’art d’écrire et place au sommet la nécessité de plaire au public, dont le goût est dicté par la mode et les inclinations du moment. De son côté, Mme de Graffigny favorise une vision toute classique de la littérature, qui met de l’avant une conception universelle et intemporelle de la beauté, basée sur le critère d’imitation de la belle nature et qui permet aux œuvres d’être appréciées par la postérité. Or, les discours tenus par chacune des intervenantes semblent quelque peu dissonants, ou du moins, être construits à partir d’une seule facette de leur posture littéraire. En ce sens, la voix de ces deux femmes de lettres est modulée suivant le désir de faire valoir une opinion qui, somme toute, se situe dans la mouvance contemporaine agitée par la question de la commémoration et le désir d’institution d’un panthéon littéraire.
À une époque où il est encore malséant pour les femmes de prendre la parole publiquement, surtout pour discuter de matières controversées ou pour formuler la critique de décisions ou de personnages politiques ou religieux, on peut se demander comment, dans les imprimés français de la première modernité, on fait parler une figure féminine ou un groupe anonyme de femmes, notamment lorsque celles-ci sont de basse extraction sociale. Qu’il s’agisse de locutrices agissant comme protagonistes au sein d’un récit ou d’un « je » féminin qui semble se confondre avec une instance auctoriale, ces « voix » féminines présentent une grande diversité d’ethe. Quels types de personae les ventriloques — qu’il s’agisse de rédacteurs féminins ou masculins — élaborent-ils dans leurs écrits? Comment ces prises de parole au féminin se transforment-elles selon les contextes et les périodes? Quelles formes textuelles (écrits en prose ou versifiés, prophéties, caquets, dialogues, lettres, etc.) privilégie-t-on pour faire entendre ces voix féminines marginales et parfois dissidentes? Le travestissement textuel, c’est-à-dire les phénomènes de ventriloquie entendue ici métaphoriquement comme « le procédé au moyen duquel un rédacteur anonyme fait entendre une voix prétendument véritable1 » et autre que la sienne, soulève plusieurs interrogations relatives à l’auctorialité féminine. Brouillant les repères identitaires, ces procédés de ventriloquie complexifient les enjeux génériques et semblent mettre radicalement en question l’essentialisation des notions d’« écriture féminine » et de « parler femme ».
1 Jean-Philippe Beaulieu, « La voix de la maréchale d’Ancre. Effets de ventriloquie dans quelques pamphlets de 1617 », dans David Martens (dir.), La Pseudonymie dans la littérature française. De François Rabelais à Éric Chevillard, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2016.
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