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Jean-Bruno Chartrand : Université de Montréal
L'objet de cette enquête sera de présenter comment une pratique rituelle, en l'occurrence le pleur rituel réalisé par les femmes Xikrin Mẽbengokre du Brésil, permet la transmission et le partage d'affects individuels vécus collectivement. La performance rituelle permet alors ce que Gregory Urban (1986) nomme la communication indirecte ou overheard communication alors que les codes normaux de communication sont délaissés au profit de symboles partagés par les participants. Lors de cette performance, l'essentiel des propos partagés se centre sur les émotions vécues, et ce, socialement. Ce partage émotionnel passe à travers une forme de pleur enseigné par les femmes plus âgées aux femmes plus jeunes et est porteur de processus stylistiques particuliers en plus d’être pratiqué dans des contextes précis comme des décès ou des départs prolongés. Ce type de rituel met donc en scène des femmes qui performent un pleur obéissant à une structure rigoureuse à travers laquelle sont exprimées des émotions pour un auditoire. Il est donc possible d’opposer la dynamique interne du rituel à sa dynamique externe. En d’autres termes, l’émotion qui est présente dans le rituel et qui exprimée à travers une performance peut-elle être étudiée depuis l’extérieur du rite? Doit-on comprendre cette émotion comme moteur de l’action rituelle ou seulement comme partie intégrante d’une structure à laquelle il faut simplement obéir? À travers un aperçu ethnographique des particularités sociales, mythologiques et rituelles des communautés Gê, et plus spécifiquement des groupes Mẽbengokre formant la partie septentrionale des Gê, il sera question de la pace des émotions dans le rituel de pleur et de son étude.
Des recherches récentes dans le domaine des études rituelles suggèrent que les rites doivent être étudiés « rituellement » (McGann) et considérés « en eux-mêmes », de « leur propre droit » (Handelman et Lindquist), de façon à dépasser l’opposition implicite de la pratique des agents rituels à la théorie des chercheurs (Bell). Certains auteurs arrivent même à proposer l’abandon de « l’athéisme méthodologique » et l’engagement d’un « théisme méthodologique » (Piette).
En se concentrant sur l’écart épistémologique qui s’installe entre la pratique rituelle et les théories scientifiques sur les rites, ce colloque se propose de faire avancer les connaissances au-delà de l’impasse qui semble les faire s’arrêter précisément devant les connaissances pratiques et intuitives des rites eux-mêmes. En d’autres termes, il s’agit dans ce colloque de mettre en question l’écart entre les savoirs « internes » et les savoirs « externes » aux rites, et ce, dans le but de soulever les enjeux épistémologiques et méthodologiques liés à l’étude interdisciplinaire des rites. Si les rites sont des jeux linguistiques caractérisés par une multiplicité de langages (verbaux, gestuels, iconiques, musicaux, etc.) mobilisés de façon simultanée, l’étude critique des rites gagne à être interdisciplinaire (sociologie, anthropologie, sciences des religions, théologie, études liturgiques, littérature, musique, arts, etc.) non seulement afin d’arriver à une description plus exhaustive de l’action rituelle de l’extérieur, mais aussi afin d’accorder une place aux sens et aux significations internes au rite lui-même.
Ce colloque désire entrer dans ce débat dans le but de faire avancer les connaissances dans le domaine des études rituelles, notamment par le biais de la discussion méthodologique.
Qu’est-ce que l’on entend par rite? Quelle est la part du religieux dans les rites profanes? Ou encore, quelle est la part du profane dans les rites religieux? Et où passe la frontière entre le religieux et le séculier? Et qu’est-ce que l’on entend par « religieux » dans ce contexte? Qu’est-ce que l’utilisation de la notion rite dit de notre conception des sciences humaines? Quel rapport s’établit entre nos pratiques de recherche et d’enseignement sur les rites et la manière dont les rites sont élaborés, transmis et réinventés par les agents rituels eux-mêmes? Les agents rituels ritualisent à partir de connaissances « internes » aux rites, souvent des connaissances pratiques très complexes. Prendre en considération les connaissances internes revient-il nécessairement à se laisser « mystifier » par le rite (voir le différend entre Lévi-Strauss et Mauss sur le hau des Maoris)? Toutes ces questions renvoient à la nécessité contemporaine de redécouvrir et développer une « raison sensible » (Maffesoli), et non simplement une raison détachée. Elles exigent que l’on reprenne la réflexion épistémologique ainsi que le débat méthodologique dans le domaine des études du rite.
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