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Rémi Lepage : Université Saint-Paul
La liturgie chrétienne est parfois présentée comme un jeu (Guardini, Terrin), de manière à faire ressortir notamment qu’elle est une action qui implique tous ses participants. Le symbole du jeu aide à réduire l’écart entre le discours qui décrit le rite comme une action et l’expérience concrète de celui-ci qui laisse à plusieurs l’impression de les confiner à la passivité. Mais comment permettre à ce discours sur le jeu de faciliter le déploiement du caractère ludique des rites chrétiens traditionnels?
L’auteur examinera cette question à partir de l’étude de cas d’un théâtre rituel qu’il a co-animé avec une collègue au Centre Victor-Lelièvre (Québec) en novembre 2009. Ce théâtre consistait en une ritualisation de quelques récits évangéliques entourant la naissance de Jésus de manière à les incorporer et à faciliter une (re)naissance intérieure chez les participants. Cette expérience sera analysée en recourant surtout aux notions de «rituel émergent» et d’«agent ritualisé» (Grimes et Bell).
Des recherches récentes dans le domaine des études rituelles suggèrent que les rites doivent être étudiés « rituellement » (McGann) et considérés « en eux-mêmes », de « leur propre droit » (Handelman et Lindquist), de façon à dépasser l’opposition implicite de la pratique des agents rituels à la théorie des chercheurs (Bell). Certains auteurs arrivent même à proposer l’abandon de « l’athéisme méthodologique » et l’engagement d’un « théisme méthodologique » (Piette).
En se concentrant sur l’écart épistémologique qui s’installe entre la pratique rituelle et les théories scientifiques sur les rites, ce colloque se propose de faire avancer les connaissances au-delà de l’impasse qui semble les faire s’arrêter précisément devant les connaissances pratiques et intuitives des rites eux-mêmes. En d’autres termes, il s’agit dans ce colloque de mettre en question l’écart entre les savoirs « internes » et les savoirs « externes » aux rites, et ce, dans le but de soulever les enjeux épistémologiques et méthodologiques liés à l’étude interdisciplinaire des rites. Si les rites sont des jeux linguistiques caractérisés par une multiplicité de langages (verbaux, gestuels, iconiques, musicaux, etc.) mobilisés de façon simultanée, l’étude critique des rites gagne à être interdisciplinaire (sociologie, anthropologie, sciences des religions, théologie, études liturgiques, littérature, musique, arts, etc.) non seulement afin d’arriver à une description plus exhaustive de l’action rituelle de l’extérieur, mais aussi afin d’accorder une place aux sens et aux significations internes au rite lui-même.
Ce colloque désire entrer dans ce débat dans le but de faire avancer les connaissances dans le domaine des études rituelles, notamment par le biais de la discussion méthodologique.
Qu’est-ce que l’on entend par rite? Quelle est la part du religieux dans les rites profanes? Ou encore, quelle est la part du profane dans les rites religieux? Et où passe la frontière entre le religieux et le séculier? Et qu’est-ce que l’on entend par « religieux » dans ce contexte? Qu’est-ce que l’utilisation de la notion rite dit de notre conception des sciences humaines? Quel rapport s’établit entre nos pratiques de recherche et d’enseignement sur les rites et la manière dont les rites sont élaborés, transmis et réinventés par les agents rituels eux-mêmes? Les agents rituels ritualisent à partir de connaissances « internes » aux rites, souvent des connaissances pratiques très complexes. Prendre en considération les connaissances internes revient-il nécessairement à se laisser « mystifier » par le rite (voir le différend entre Lévi-Strauss et Mauss sur le hau des Maoris)? Toutes ces questions renvoient à la nécessité contemporaine de redécouvrir et développer une « raison sensible » (Maffesoli), et non simplement une raison détachée. Elles exigent que l’on reprenne la réflexion épistémologique ainsi que le débat méthodologique dans le domaine des études du rite.