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Trois sources d’incomplétude du savoir

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Daniel Andler : Sorbonne Université

Résumé de la communication

Dans son célèbre ouvrage, Les Limitations internes des formalismes, paru en 1957, Jean Ladrière explorait les conséquences des théorèmes de limitation en logique mathématique, dont ceux de Gödel de 1931. Un demi-siècle plus tôt, le physiologiste Emil du Bois-Reymond présentait une liste de problèmes dont la solution, selon lui, resterait à jamais hors d’atteinte de l’homme. D’inspiration voisine, le « mystérianisme » du philosophe contemporain Colin McGinn délivre à l’égard de la conscience un verdict d’« ignorabimus » ; l’idée d’une limitation épistémique, due à notre constitution naturelle, est partagée par nombre de philosophes naturalistes. Mais c’est une troisième source d’incomplétude que je me propose d’examiner, qui découle du progrès même de nos connaissances.

Pour Popper, un autre auteur cher à Ladrière, il était clair que la résolution d’un problème ne met pas un terme à l’enquête : de nouveaux problèmes naissent à tout moment. Le sentiment prévaut pourtant aujourd'hui que les disciplines scientifiques tendent vers la complétude : non que chacune parvienne, dans un temps fini, à une théorie unifiée, maîtrisable en principe par un individu (un idéal abandonné depuis longtemps), mais qu’elle se rapproche de la situation dans laquelle aucune question propre à la discipline considérée reste sans réponse. Or, même si c’était le cas, le savoir progresse précisément en repoussant les frontières des disciplines et en créant de nouvelles configurations disciplinaires, dotées de nouveaux concepts. L’ignorance, à chaque stade de l’histoire des sciences, n’est pas seulement celle des réponses à certaines questions formulables dans les langages disponibles, ceux des disciplines du moment : elle est aussi celle des langages associés aux configurations aptes à faire progresser notre compréhension des phénomènes.

Ces trois formes de limitation ont-elles une origine commune ? Elles semblent liées, chacune à sa manière, à la finitude d’un répertoire conceptuel. Mais les répertoires ne relèvent pas, semble-t-il, du même registre : leurs limites respectives révèlent peut-être en creux une hétérogénéité irréductible des modes de connaissance.

Résumé du colloque

2017 marque le 10e anniversaire de la mort du philosophe belge Jean Ladrière (1921-2007) et le 50e anniversaire de son ouvrage séminal, Les limitations internes des formalismes. Étude sur la signification du théorème de Gödel et des théorèmes apparentés dans la théorie des fondements des mathématiques (Louvain, Nauwelaerts / Paris, Gauthier-Villars). Son œuvre importante, reconnue internationalement, touche à tous les domaines de la philosophie. Parmi les thèmes structurants de cette œuvre, on trouve celui de la limite : chaque domaine de la rationalité met en lumière une limite constitutive qui en indique l’essentielle incomplétude et son ouverture à une nouvelle dimension du réel. Chez Ladrière, l’émergence d’une région frontière évoque une limite qui fait entendre un discours paradoxal apte à faire voir la limite depuis l’intérieur même de la limite. Ce discours pose la question de l’au-delà de la limite et de la possibilité d’y accéder par de nouveaux modes émergents du discours. Ainsi, la philosophie de Ladrière s’articule autour du ternaire dynamique des limites, de leur dépassement et de l’articulation des différents registres du sens. Sont mises en lumière une variété de limites affectant autant la raison théorique que la raison pratique (action) et qui concernent toutes les dimensions de la réflexion philosophique : l’épistémologie et la critique de la science, les diverses formes de rationalité, la philosophie du langage, l’anthropologie philosophique, la philosophie de la nature, la philosophie sociale et politique, la philosophie de l’action et l’éthique, la philosophie de l’histoire, la philosophie de la religion ainsi que l’ontologie. C’est dire la diversité des portes d’entrée qu’elle ouvre et la variété des pistes d’exploration qu’elle propose. Par-delà ces divers champs, c’est une problématique de la limite comme caractéristique essentielle de l’expérience de la modernité tardive qui se fait valoir. S’esquisse ainsi une critique de la modernité qui, sans pour autant renoncer à cette dernière, fait ressortir à la fois l’incontournable finitude de toute entreprise humaine et l’irréductibilité de la visée illimitée qui sous-tend l’existence humaine.

Contexte

section icon Thème du congrès 2017 (85e édition) :
Vers de nouveaux sommets
section icon Date : 11 mai 2017

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