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Marie-Ève Maillé : Université de Montréal
En 2015, à la demande d’un groupe citoyen, j’ai accepté de témoigner dans le recours collectif intenté contre Éoliennes de l’Érable. Ma thèse de doctorat — complétée en 2012 — portait sur la cohésion sociale dans cette communauté divisée par l’implantation d’un parc éolien ; elle a été déposée en preuve devant le tribunal, comme un rapport d’expertise. À titre d’experte, j’allais pouvoir présenter ma thèse comme une « opinion », alors qu’un témoin « ordinaire » doit se contenter de rapporter les faits, au meilleur de son souvenir. Le privilège de donner mon « opinion » venait avec la responsabilité de démontrer mon objectivité, plus que la rigueur de ma démarche, car les critères qui, dans le milieu scientifique, ont permis de valider la qualité de ma recherche ne sont pas ceux qui intéressent les tribunaux. En prétextant vouloir mener une contre-expertise de ma thèse, des avocats allaient plutôt chercher tous les endroits, réels ou imaginés, où mon jupon idéologique aurait pu dépasser. Convaincue depuis le début de mes études que la neutralité en science n’existe pas, je me heurtais à un système qui allait tout tenter pour prouver mes biais. L’expérience m’aura appris que le simple fait de m’intéresser à l’objet de recherche que j’avais choisi me disqualifiait comme témoin crédible ; après tout, j’avais voulu étudier un conflit là où des gens ne voyaient qu’un beau projet éolien.
Dans le régime contemporain de production des savoirs, le modèle dominant (positiviste réaliste) de la science la présente comme l’étude objective de la réalité. Selon ce modèle, l’utilisation de la méthode scientifique garantit que ni les personnes ni les contextes n’influencent les résultats, ce qui rend ces derniers généralisables et universels. La neutralité du processus de recherche et des chercheurs est nécessaire pour garantir la scientificité — et donc la vérité — d’une connaissance. Bien que dominante dans la plupart des sciences, cette vision est vivement contestée par les études sociales des sciences ou l’histoire des sciences, mais aussi par les études féministes et postcoloniales. Ces critiques de l’idéal positiviste de la science neutre estiment plutôt que les faits et les théories scientifiques sont construits et influencés par le contexte social, culturel ou politique dans lequel travaillent les scientifiques ainsi que par les conditions matérielles de leur travail. La reconnaissance de l’ancrage social de la science rend impensable l’idée même de neutralité ou de point de vue hors de tout point de vue.
Bien qu’il soit ancien, ce débat nous semble toujours d’actualité et très éclairant pour comprendre plusieurs controverses et débats publics. Nous proposons quatre axes de réflexion : épistémologique, politique, éthique et sociétal. Le premier posera la question de la neutralité dans le travail cognitif de fabrication des connaissances. Le second discutera de l’injonction de neutralité faite aux chercheurs dont les travaux touchent à des enjeux politiques majeurs qui les invitent à prendre parti. L’axe éthique traitera de l’idée que « la doctrine de la neutralité sert avant tout à la science à s’exonérer de toute responsabilité face à ses effets » (Toulouse, 2001). L’axe sociétal abordera l’influence des rapports sociaux et des idéologies économiques sur le développement des sciences, des objets de recherche et des politiques scientifiques.
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