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Julie Cumming : Université McGill
Le motet à cinq voix Ecclesiae militantis de Guillaume Dufay, écrit en l’honneur du pape Eugène IV dans les années 1430, remplit la fonction de manifeste pontifical sur le rôle du pape et le pouvoir de Rome en réaction au mouvement conciliaire et au concile de Bâle, qui affirmaient l’autorité des conciles sur le pape. Un des deux seuls motets à cinq voix de cette époque, Ecclesiae militantis est une œuvre exceptionnelle. Dans ce motet, deux voix de ténor introduisent chacune un cantus firmus préexistant et ces cantus firmi reviennent au cours de l’œuvre dans six mensurations différentes; les trois voix supérieures comportent des textes différents, chacun ayant son propre mètre poétique; et le nouveau contratenor se répète comme un troisième cantus firmus. Cette multiplication d’éléments crée une discordia musicale qui représente l’état troublé de l’Église de cette époque. En même temps, Dufay réussit à combiner ces multiples éléments pour créer un tout harmonieux, représentant une Église juste qui contient en elle-même divers éléments réunis sous l’égide du pape. L’Amen triomphant qui clôt la pièce, avec ses mélodies triadiques et son emploi du même mètre dans toutes les voix, représente la victoire du pape et son contrôle sur les voix divergentes du mouvement conciliaire.
Les élections américaines ont récemment amené les relations entre musique et politique sous le feu des projecteurs, que ce soit par les protestations de certains musiciens contre l’emploi de leur musique au cours de la campagne électorale ou par leur refus de jouer lors de l’inauguration du nouveau président. Cette politisation de la musique et des musiciens n’est certes pas nouvelle : l’histoire de la musique est parsemée d’exemples où la musique a joué un rôle politique important, aussi bien en tant qu’outil de propagande instrumentalisé par les autorités qu’en tant qu’élément de résistance revendiqué et transformé par les auditeurs. Si la reconnaissance du potentiel politique de la musique remonte à l’Antiquité (réglementer la musique était l’un des éléments du projet d’État idéal de Platon présenté dans La République), l’intérêt universitaire pour son fonctionnement est relativement récent. D’abord axée sur la recherche d’éléments politiques dans la musique elle-même (souvent sans tenir compte du contexte), la discussion s’est ensuite réorientée pour prendre un tour davantage culturaliste, particulièrement marqué dans les domaines de la musique populaire et de l’ethnomusicologie. L’intérêt pour le rôle politique de la musique sous-tend maintenant une multitude d’études sur tous les genres de musique de toutes les époques, en adoptant une variété de méthodologies; il manque cependant encore une vue d’ensemble qui pourrait émerger d’une mise en commun de ces diverses études de cas et qui mènerait à une compréhension plus profonde de ce qui relie et distingue le rapport entre musique et politique à travers différentes époques.
Afin de créer un pont entre des périodes et des répertoires distincts, le colloque s’articulera en deux grandes parties. Dans la première, chaque présentation investiguera la relation complexe entre les positions politiques des compositeurs et des musiciens, leur musique et la négociation entre ces positions et l’instrumentalisation de la musique par les autorités (dans des cas aussi distincts que la France du 17e siècle ou l’Allemagne nazie). Nous explorerons également en quoi ces positions politiques peuvent se retrouver dans les œuvres musicales en tant que telles. La deuxième partie de la journée sera consacrée à l’étude de la musique dans un contexte d’oppression ou d’inégalité, afin de voir comment la musique peut être un outil à la fois de domination et de résistance, et ce, parfois au sein d’une même œuvre. Le colloque se terminera par un récital commenté qui permettra d’explorer et de ressentir directement certaines problématiques soulevées au cours de la journée.
En réunissant des études qui couvrent une grande variété de répertoires et d’époques ainsi qu’une diversité d’approches théoriques, ce colloque crée un espace de dialogue grâce auquel il devient possible d’esquisser une vue d’ensemble du complexe musique-politique.
Titre du colloque :