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Bertrand Hespel : Université de Namur
Jean Ladrière et la science. Pour une modernité critique
L’analyse des limitations des formalismes est à la fois le moment fondateur et le point d’ancrage de la philosophie de Jean Ladrière. En philosophie des sciences, le concept de circularité renvoie à ces limitations. Avec le concept de « cercle méthodologique des sciences de la nature » ou celui de « cercle herméneutique », qui touche plus largement les sciences humaines et la réflexion philosophique, Jean Ladrière permet de penser à la fois la richesse de la démarche scientifique, comme mise en oeuvre de la rationalité, et les limites inhérentes à chaque discipline, comme dynamique rationnelle particulière liée à un système de présuppositions. Dans ce contexte, la réflexion sur les limites de la science s’oriente différemment selon que l’on considère les développements de la science dans son intensivité ou dans son extensivité. Processus indéfini dans son extension, la science est limitée dans son intensivité précisément en fonction des présuppositions que la circularité souligne. Cette « mise en question d’une fondation absolue » conduit à la reconnaissance d’une pluralité des discours.
En un premier temps, je voudrais resituer la pensée de Jean Ladrière au sein des grandes tendances de la philosophie des sciences contemporaine et montrer comment ses perspectives permettent d’éclairer les débats entre philosophie et sociologie des sciences. Il s’agira en particulier de montrer que les interprétations rationalistes de la science (Popper, Lakatos) ne sont pas incompatibles avec les lectures sociologisantes (Kuhn, Feyerabend, Latour, Habermas) pour autant que l’on replace chacune de ces interprétations dans cette perspective épistémologique critique que Jean Ladrière évoque avec son concept de circularité.
Du point de vue de la philosophie des sciences de la vie, qui n’était pas du tout le centre d’intérêt principal de Jean Ladrière, je voudrais ensuite montrer combien ces perspectives permettent d’éclairer deux questions importantes.
L’Intelligent Desing (M. Behe, W. Dembski) relève typiquement d’une confusion des discours liée à une épistémologie déficiente. A la suite de Jean Ladrière, on peut montrer que la pluralité des discours conduit au contraire à respecter chaque approche dans sa dynamique propre. L’ « articulation du sens » ne peut être envisagée de manière pertinente qu’à la condition où les rationalités propres à chacune des démarches sont respectées.
Un certain nombre de philosophes (A. Naess, A. Leopold) associent la crise écologique au rapport strictement fonctionnel à la nature instauré par la science et plaident pour ce que l’on pourrait appeler un retour à un rapport prémoderne à la nature. Ici également, Jean Ladrière permet de montrer qu’un rapport pluriel à la nature est pensable dans un contexte qui resitue l’approche scientifique dans une approche plus globale. La prise en compte de la finitude de la raison peut conduire à un dépassement de l’approche scientifique, qui va bien au-delà du rapport fonctionnel à la nature et peut conduire à un respect et un abord de la nature qui intègre, en les dépassant, les apports de la science écologique.
La crise de la modernité, dont la crise écologique peut être considérée comme une des dimensions, conduit à des réactions diverses - relativisme, retour du religieux, déni de toute crise(…) – et peut ouvrir à un certain désarroi qui marque nos sociétés contemporaines. La réflexion de Jean Ladrière sur les limites de la rationalité ouvre à une culture moderne plurielle, qui continue à faire confiance en la raison, tout en prenant en compte les limitations de chacun de ses usages.
2017 marque le 10e anniversaire de la mort du philosophe belge Jean Ladrière (1921-2007) et le 50e anniversaire de son ouvrage séminal, Les limitations internes des formalismes. Étude sur la signification du théorème de Gödel et des théorèmes apparentés dans la théorie des fondements des mathématiques (Louvain, Nauwelaerts / Paris, Gauthier-Villars). Son œuvre importante, reconnue internationalement, touche à tous les domaines de la philosophie. Parmi les thèmes structurants de cette œuvre, on trouve celui de la limite : chaque domaine de la rationalité met en lumière une limite constitutive qui en indique l’essentielle incomplétude et son ouverture à une nouvelle dimension du réel. Chez Ladrière, l’émergence d’une région frontière évoque une limite qui fait entendre un discours paradoxal apte à faire voir la limite depuis l’intérieur même de la limite. Ce discours pose la question de l’au-delà de la limite et de la possibilité d’y accéder par de nouveaux modes émergents du discours. Ainsi, la philosophie de Ladrière s’articule autour du ternaire dynamique des limites, de leur dépassement et de l’articulation des différents registres du sens. Sont mises en lumière une variété de limites affectant autant la raison théorique que la raison pratique (action) et qui concernent toutes les dimensions de la réflexion philosophique : l’épistémologie et la critique de la science, les diverses formes de rationalité, la philosophie du langage, l’anthropologie philosophique, la philosophie de la nature, la philosophie sociale et politique, la philosophie de l’action et l’éthique, la philosophie de l’histoire, la philosophie de la religion ainsi que l’ontologie. C’est dire la diversité des portes d’entrée qu’elle ouvre et la variété des pistes d’exploration qu’elle propose. Par-delà ces divers champs, c’est une problématique de la limite comme caractéristique essentielle de l’expérience de la modernité tardive qui se fait valoir. S’esquisse ainsi une critique de la modernité qui, sans pour autant renoncer à cette dernière, fait ressortir à la fois l’incontournable finitude de toute entreprise humaine et l’irréductibilité de la visée illimitée qui sous-tend l’existence humaine.