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Mathieu Guillermin : Université catholique de Lyon
Depuis quelques décennies, le nombre de recherche se déroulant dans des configurations interdisciplinaires connait une augmentation rapide. Les investigations scientifiques associées à la thématique du développement durable illustrent bien cette évolution qui semble pointer vers l’existence de limites, au moins de fait, aux champs d’applications des méthodes et des discours des disciplines scientifiques prises de manière isolée. De même, la reconnaissance de l’existence d’une pluralité de méthodes d’investigation scientifique est une des composantes de l’orthodoxie actuelle en philosophie des sciences (Sankey 2014). Avec ses notions d’incommensurabilité (méthodologique et taxonomique) ou de paradigme et sa conception évolutionnaire de la spécialisation des disciplines scientifiques, Kuhn est un des pionniers de l’exploration des limites des démarches scientifiques (Kuhn 1996 [1962], Wray 2011). Pour lui, les disciplines scientifiques s’appuient sur un ensemble d’éléments (un paradigme) qui dépendent du contexte historique, culturel et social.
Dans cette communication, je mettrai en évidence la pertinence de cette question de la sensibilité au contexte vis-à-vis de la compréhension des limites des enquêtes rationnelles ou scientifiques. Il conviendra, pour ce faire, d’échapper aux critiques de la pensée de Kuhn, et de certains courants s’y enracinant (comme le programme fort en sociologie des sciences), selon lesquelles la notion d’incommensurabilité sape la rationalité (scientifique) et conduit au relativisme et à l’antiréalisme. Ainsi, j’interrogerai la possibilité de faire droit à la légitimité (dans certains cas au moins) des phénomènes d’incommensurabilité et des limites qu’ils reflètent, sans ouvrir la porte au relativisme et à l’antiréalisme. En me basant sur les travaux d’Hilary Putnam, et en particulier sur leur évolution à propos de la question du réalisme avec les phases successives du réalisme métaphysique, du réalisme interne et du réalisme du sens commun (Putnam 1975, Putnam 1981, 1999), je défendrai l’idée qu’une telle possibilité devient accessible à partir d’une compréhension sensible au contexte et réaliste de l’enquête rationnelle. L’aspect réaliste sera requis pour permettre une perspective conflictuelle sur certaines instances d’incommensurabilité, qui pourront alors être comprises comme des imperfections (cognitives ou épistémologiques) à résorber si possible. La sensibilité au contexte permettra néanmoins d’interpréter certains cas d’incommensurabilité dans une perspective complémentaire, comme le reflet significatif de limites légitimes, limites réclamant pluralisme et articulation des enquêtes scientifiques ou rationnelles.
2017 marque le 10e anniversaire de la mort du philosophe belge Jean Ladrière (1921-2007) et le 50e anniversaire de son ouvrage séminal, Les limitations internes des formalismes. Étude sur la signification du théorème de Gödel et des théorèmes apparentés dans la théorie des fondements des mathématiques (Louvain, Nauwelaerts / Paris, Gauthier-Villars). Son œuvre importante, reconnue internationalement, touche à tous les domaines de la philosophie. Parmi les thèmes structurants de cette œuvre, on trouve celui de la limite : chaque domaine de la rationalité met en lumière une limite constitutive qui en indique l’essentielle incomplétude et son ouverture à une nouvelle dimension du réel. Chez Ladrière, l’émergence d’une région frontière évoque une limite qui fait entendre un discours paradoxal apte à faire voir la limite depuis l’intérieur même de la limite. Ce discours pose la question de l’au-delà de la limite et de la possibilité d’y accéder par de nouveaux modes émergents du discours. Ainsi, la philosophie de Ladrière s’articule autour du ternaire dynamique des limites, de leur dépassement et de l’articulation des différents registres du sens. Sont mises en lumière une variété de limites affectant autant la raison théorique que la raison pratique (action) et qui concernent toutes les dimensions de la réflexion philosophique : l’épistémologie et la critique de la science, les diverses formes de rationalité, la philosophie du langage, l’anthropologie philosophique, la philosophie de la nature, la philosophie sociale et politique, la philosophie de l’action et l’éthique, la philosophie de l’histoire, la philosophie de la religion ainsi que l’ontologie. C’est dire la diversité des portes d’entrée qu’elle ouvre et la variété des pistes d’exploration qu’elle propose. Par-delà ces divers champs, c’est une problématique de la limite comme caractéristique essentielle de l’expérience de la modernité tardive qui se fait valoir. S’esquisse ainsi une critique de la modernité qui, sans pour autant renoncer à cette dernière, fait ressortir à la fois l’incontournable finitude de toute entreprise humaine et l’irréductibilité de la visée illimitée qui sous-tend l’existence humaine.