Veuillez choisir le dossier dans lequel vous souhaitez ajouter ce contenu :
Membre a labase
Estelle Grandbois-bernard : UQAM - Université du Québec à Montréal
Cette communication présente une étude des expressions esthétiques de la nostalgie dans les photographies de ruines urbaines prenant pour objet des maisons à l’abandon. J’y propose une réflexion sur le montage temporel et affectif propre aux esthétiques contemporaines de la ruine urbaine (Lacroix 2007, Makarius 2004, Benjamin 1991), afin de montrer en quoi celles-ci invitent à considérer la nostalgie comme une spatialisation des temporalités de l’entre-deux (celles de la ruine et de la photographie). Dans le corpus de la ruin porn, je m’intéresse particulièrement aux images de maisons, car il me semble que celles-ci détournent la question (économique, politique et patrimoniale) des usages du post-industriel, vers celle, ontologique et existentielle, de l’habiter et celle, plus centrée sur les histoires particulières, de l’investissement affectif des espaces privés et intimes (le chez soi, « home » (voir Serfaty-Garzon 2003)). Comment habiter un monde en ruine ? Que représentent les ruines d’un chez-soi ? La maison à l’abandon me semble pouvoir être ainsi abordée en tant que passage et seuil (spatial et temporel), à la fois médiation et fracture (Davis 1979), s’inscrivant dans l’entre-deux qui unissent oubli et attente, immobilité et travail de deuil, édification et démolition. Car l’habiter n’est-il pas toujours là, dans la maison abandonnée, si ce n’est que comme question, celle de ses conditions de possibilité, ou comme utopie : celle du retour (revenir) ?
De la rétro-photographie aux expositions commémoratives, des communautés en et hors ligne au cinéma, le spectre des manifestations nostalgiques est désormais large et diversifié. Les modalités médiatiques de la nostalgie sont complexes, qu’elles se déploient à travers une visée politique (un groupe de nostalgie postsoviétique sur Facebook), relationnelle (les réfugiés qui utilisent un mobile pour rester connectés avec leur famille), mémorielle (un programme de télévision rediffusé), esthétique (les films de famille numériques vieillis au moyen d’un filtre sépia) ou encore commerciale (les rééditions augmentées de certains classiques de musique rock; certaines séries télévisées de Netflix). La nostalgie est un phénomène protéiforme dont les expressions oscillent entre sentiment intime et mouvances collectives, entre le regard joyeusement attristé sur le passé et le désir de retourner ou d’aller pour la première fois dans son pays. Les nouvelles technologies, les médias et les réseaux sociaux peuvent susciter la nostalgie, et ils sont devenus des espaces pour la partager ou l’adoucir.
Si les réflexions sur les liens qu’entretiennent les cultures médiatiques avec la nostalgie ont pris une place considérable ces dernières années en sciences humaines et sociales, elles se sont principalement développées à travers des publications en anglais ou en allemand. Les publications en français sont pour l’essentiel issues de l’anthropologie ou de la littérature. Peu de publications en langue française proposent de porter un regard critique sur la nostalgie et son lien avec la mémoire, les médias, les nouvelles technologiques et les réseaux sociaux en ligne. Dans une perspective transdisciplinaire, ce colloque rassemblera et confrontera les recherches émergentes de chercheurs, artistes ou professionnels francophones qui réfléchissent à la question en portant attention aux dimensions médiatiques et communicationnelles des thématiques suivantes :
1) Approches historiques, méthodologiques et théoriques de la nostalgie.
2) La place de la nostalgie dans l’histoire culturelle, ses rapports avec la mémoire, les souvenirs et l’oubli, la mélancolie, l’utopie ou la dystopie.
3) Les liens entre la nostalgie, les médias et les technologies de la communication.
4) La politisation de la nostalgie (dans les discours d’information et les communautés en ligne) ou les nostalgies de mouvements politiques.
5) La marchandisation nostalgique du passé ou des souvenirs du passé par les industries médiatiques.
6) La nostalgie créative et artistique, ses configurations et effets esthétiques.
7) La nostalgie institutionnelle (patrimoine, archives, musées).