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Eve Pouliot : UQAC-Université du Québec à Chicoutimi
Le 6 juillet 2013, à la suite du déraillement d’un train rempli de pétrole brut, plusieurs explosions et incendies ont entraîné la destruction du centre-ville de la municipalité de Lac-Mégantic, de même que le décès de 47 citoyens. Au cours des années suivant cette tragédie, des enquêtes populationnelles ont permis de dresser un portrait de la santé des adultes vivant sur le territoire de la MRC du Granit, sans toutefois documenter le vécu spécifique des jeunes. Pourtant, les études scientifiques révèlent que le fait d’être exposé à une catastrophe pendant l’enfance et l’adolescence peut engendrer des défis supplémentaires dans la vie des jeunes. Dans le but d’augmenter les connaissances sur la santé psychologique des jeunes à la suite d’une catastrophe et de mettre en place des interventions préventives qui répondent à leurs besoins, une étude mixte (questionnaires autoadministrés et rencontres de groupe) a été menée auprès de 143 enfants et 689 adolescents de la communauté de Lac-Mégantic plus de trois ans après la catastrophe. Cette étude a permis de documenter leur vécu et leur point de vue sur les interventions à mettre en place dans leur communauté. Bien que cette étude ait eu des retombées positives sur la communauté de Lac-Mégantic et les jeunes qui la composent, elle a soulevé quelques enjeux éthiques. Ces enjeux, qui seront discutés dans cette communication, concernent principalement le recrutement des participants et le déroulement de la collecte des données.
Provenant du latin infans et signifiant celui qui ne parle pas, le terme enfant porte le poids historique d’une population dont la voix est trop souvent réduite au silence. Avoir recours comme principales sources de données à l’expression des voix singulières de ce groupe minorisé attire divers chercheurs qui considèrent les enfants comme des acteurs sociaux dignes d’écoute (Honneth, 2000). La reconnaissance et la valorisation de ces jeunes comme agents épistémiques crédibles et signifiants (Farmer et Prasad, 2014) s’opposent aux conceptions de l’enfance comme état de manque, lesquelles octroieraient davantage de validité à la parole d’adultes. De ce fait, en nommant à partir de leurs schèmes d’adulte ce qu’ils observent de l’extérieur, ces adultes transformeraient la réalité subjective de l’enfant en récit de « dires » qui répondent à des normes et à des repères symboliques coupés de ce que vit réellement l’enfant (Bourdieu, 1993).
Bien que les acquis issus de la recherche qualitative et préoccupée par la prise en compte de la voix des enfants manifestent leur justesse éthique et méthodologique (Spyrou, 2011), les approches qui y sont associées soulèvent malgré tout de nombreux questionnements. En effet, comme pratiques de recherche relativement récentes, elles ont dans l’ensemble esquivé l’autoexamen critique, qui porterait notamment à réfléchir aux enjeux de représentation. Cela n’est pas sans faire référence à « la question du contrôle exercé par le chercheur, dans sa posture d’expert, sur les acteurs et la prise en compte de diverses voix » (Gohier, 2004, p. 12). Cette posture interpelle différentes disciplines invitées à réfléchir aux statuts et à la posture occupés par la chercheuse ou le chercheur quant à la particularité des repères éthiques, épistémologiques, méthodologiques que donner voix implique lorsque cette dernière est celle de l’enfant, et quant à la façon dont les résultats de recherche sont diffusés.
Divers cadres exposent le droit des enfants d’exprimer leur point de vue, d’être écoutés et entendus. Au-delà de ces obligations, il semble tout naturel et nécessaire pour quelques chercheuses et chercheurs (Côté et Trottier-Cyr, 2017; Lapierre et al., 2016; Prasad, 2013) de donner voix aux enfants, particulièrement lorsque l’objet de recherche les concerne directement, qu’ils en soient les acteurs ou sujets principaux, afin qu’ils expriment le sens de leur propre expérience. Selon James (2007), les chercheuses et les chercheurs seraient peu nombreux à interroger le rôle qu’ils jouent dans la représentation de la voix des enfants, dont ils se font les porte-parole par l’entremise de la recherche (Mazzei et Jackson, 2009), sans compter que les enjeux éthiques et méthodologiques anticipés — à tort et à raison — relativement à l’accès à la voix des enfants porteraient plusieurs chercheuses et chercheurs à éviter des approches qui incluent cette voix.
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