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Pierre ROCHE : Retraité du Centre d'études et de recherches sur la qualifications (FRANCE)
Échec scolaire massif dans les quartiers populaires, implication des jeunes dans le trafic de drogues, repli identitaire et religieux qui évoque la « radicalisation »…. L’émergence de ces situations critiques et multidimensionnelles appelle de nouvelles alliances professionnelles seules susceptibles d’apporter des réponses à la mesure de leur complexité. Comment satisfaire une telle exigence sachant qu’elle s’impose aujourd’hui pour les professionnels sur le mode d’une injonction paradoxale qui les met plus encore en souffrance ? Notre propos portera sur ce que nous nommons « groupes interqualifiants ». Des groupes d’analyse de la pratique qui rassemblent sur la base du volontariat des professionnels qui appartiennent à des institutions et des cultures de métier différentes autour de l’une de ces situations. Des groupes qui, parfois, intègrent aussi des usagers. Dans ces groupes, chacun peut s’autoriser à poser une parole parce qu’il sait que les autres partagent des difficultés semblables aux siennes et expriment, comme lui, un fort désir de les surmonter. Mais aussi parce qu’il est conscient de tout ce qu’il peut découvrir et apprendre en échangeant avec eux sur les pratiques et positionnements. C’est surtout le régime de production des savoirs, le fait de les produire avec les professionnels et d’une façon qui ne fasse pas fi de la dimension affective qui, ici, augmente la puissance d’agir de chacun et institue une puissance d’agir collective, spécifique, sui generis.
Plusieurs recherches, sondages et lettres ouvertes tendent à montrer que la dimension humaine des services offerts dans les réseaux scolaires et sociosanitaires est en péril (Le Devoir, 2018; Lévesque, 2018; Rousseau, 2018). La « déshumanisation » des pratiques et l’« autoritarisme » de l’organisation des réseaux devenus « trop centralisée » sous l’effet de réformes souvent associées aux préceptes de la nouvelle gestion publique et aux approches de type Lean est particulièrement pointée du doigt (Grenier et Bourque, 2016; Maranda et al., 2014; Parazelli et Ruelland, 2017). Paradoxalement, les politiques en matière d’organisation de l’action publique en éducation et en santé et services sociaux reconnaissent l’importance de l’autonomie professionnelle, de la collaboration et de la participation des usagers, notamment lorsqu’il s’agit d’intervenir dans des situations complexes (Couturier et Belzile, 2018). Vue comme une possibilité de mieux coordonner l’action publique et de mettre à profit la complémentarité des expertises, la collaboration devient un impératif organisationnel, professionnel et juridique pour les professionnels, les gestionnaires de même que les usagers et leurs proches. Les espaces de collaboration prescrite peuvent-ils être des lieux de démocratisation, c’est-à-dire des lieux de dialogue où chacun exprime librement son point de vue; de coconstruction des pratiques menant à des prises de décision collective; d’interreconnaissance des savoirs et des activités de chacun; agissant sur les inégalités sociales de pouvoir de manière à les réduire durant l’élaboration de problèmes et de solutions; consolidant le pouvoir d’agir collectif sur l’organisation de l’action publique? Comment les différents acteurs concernés peuvent-ils se saisir des occasions de collaboration pour démocratiser l’organisation de l’action publique; c’est-à-dire pour agir sur les mécanismes de reproduction d’inégalités sociales de pouvoir induite par un contexte organisationnel déterminé?
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