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Eric Chevrette : University of Toronto
Par son récit Le personnage secondaire (2006), Carl Leblanc souligne avec force la minorisation quasi immédiate de James Cross, démarche initiée dans son documentaire L’otage (2004). Il s’intéresse moins au contexte de production de l’oubli forcé qu’il désire plus simplement donner une voix et un visage à celui qui ne semble être qu’une anecdote sortie du tourbillon tragique d’Octobre 1970.
De ces événements minorés par les différents interlocuteurs québécois de Leblanc, il reste une mémoire à vif chez l’attaché commercial, sa femme et leur fille. Cette vision commode du personnage (secondaire) Cross oblitère la personne Cross. La démarche du documentariste et auteur en témoigne de manière sensible : la dimension reconstructive (au sens ricœurien) de la mise en récit pratiquée par Leblanc mène à une éthique de la commémoration qui fait du rôle secondaire de Cross un enjeu principal. Ce point, qui trouve aussi et surtout sa valeur dans la prise de parole, lui fut doublement refusé : par le politique (le gouvernement britannique ayant longtemps imposé à son diplomate une sorte de bâillon) et par l’histoire (sa souffrance arbitraire étant avalée par la lutte « romantique » de la cellule Libération).
Par cette communication, je compte analyser la façon dont Leblanc fait acte (esthétique) de commémoration, et ce, dans son plein sens éthique, en donnant voix à la « perspective privilégiée » de James Richard Cross.
Si son ancrage est éminemment social, puisque « [n]ulle archive [n’est] sans dehors » (Derrida 1995), le document est forcément soumis à un traitement qui est marqué, à divers degrés et de multiples façons, par la subjectivité de l’auteur qui y a recours. À la lumière d’œuvres produites au cours des trois dernières décennies en France et au Québec, il convient de se demander si la littérature contemporaine bouscule, voire met en doute, ce que l’on pourrait désigner comme le fondement étymologique de l’archive, sachant que l’arkhé grec désigne autant le commencement que le commandement, comme le rappelle Derrida (1995). Par son utilisation de l’archive, la littérature incite à un détournement historique – lequel n’est pas forcément à voir de manière négative, dans la mesure où l’œuvre cherche moins à remplacer l’histoire qu’à la replacer. Par ailleurs, pour restreindre le cadre visé par ce colloque, désirons-nous nous limiter à l’analyse d’œuvres qui s’intéressent à la crise historique – qu’on pense en France bien sûr à la Seconde Guerre mondiale et à l’Occupation, à la guerre d’Algérie et à Mai 68, ou au Québec à la crise d’Octobre. Au demeurant, l’archive envisagée pourra être exprimée sous ses différentes formes (historiques, journalistiques, familiales, personnelles) et sous ses divers supports (scriptural, photographique, vidéo). Nous explorerons les stratégies discursives déployées dans la littérature contemporaine en empruntant les axes d’analyse suivants, sans pour autant exclure d’autres avenues : 1) les stratégies d’écriture, ou les ambiguïtés de la vérité en littérature contemporaine relativement au réel et à l’histoire (incertitude, doute et mensonge, camouflage et détournement); 2) les stratégies génériques, ou comment l’archive en littérature soulève des ambiguïtés quant au statut de l’œuvre produite, mais aussi des discours auxquels l’histoire adhère; 3) les stratégies réflexives, ou la mise en scène du travail d’archive comme caution du travail littéraire.
Titre du colloque :