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Francisco Gonzalez : Université d'Ottawa
À l’hiver 1925-26, peu avant la publication d’Être et temps, Heidegger donne ce qui semble avoir été son premier séminaire sur Hegel. Outre sa critique de la Logique de Hegel, ce séminaire est important pour sa tentative de démontrer que la philosophie de Hegel est de part en part grecque. Dans la séance du 25 novembre 1925, Heidegger aurait dit : « J’ai donc tendance à dire que Hegel est le Grec le plus radical qui n’ait jamais été. Avec les moyens qui étaient préformés dans l’ontologie grecque comme dans une semence, les moyens qui se trouvent aux racines de l’ontologie grecque, Hegel a maîtrisé quelque chose (grosso modo l’esprit, l’histoire) qui dans cette forme n’avait jamais été expérimenté par les Grecs. Ceci n’est qu’affirmé ici. Une preuve de cette thèse est naturellement très difficile. » Nous examinerons comment Heidegger cherche à démontrer cette thèse en concluant par une analyse de la conception du temps dans la Physique Aristote, laquelle vise à montrer que la conception du temps et la conception de l’être qu’elle présuppose sont aussi celles de Hegel. Heidegger confie la présentation initiale de la conception aristotélicienne du temps à un de ses étudiants, bien qu’il critique cette présentation à certains moments clés : cet étudiant n’est nul autre que H.-G. Gadamer. On trouve donc concentré dans ce seul séminaire un dialogue entre la philosophie grecque et non moins que trois philosophes allemands qui pourraient tous être décrits comme des «Grecs radicaux».
Dès l’Antiquité, le dialogue déploie des implications morales, politiques et épistémologiques. Et depuis lors, il est demeuré un élément essentiel du paysage philosophique, autant comme pratique que comme objet de réflexion. Le dialogue a gagné en importance depuis le 20e siècle (on peut penser à Gadamer, à Ricœur, à Taylor, à Habermas, à la philosophie pour enfants, à l’éthique appliquée…), peut-être même une importance théorique proportionnellement inverse à ce qui semble aujourd’hui être sa faillite pratique dans l’espace public. À l’ère de la polarisation des opinions, le dialogue semble en effet de plus en plus difficile.
La notion de dialogue soulève de nombreuses questions qui concernent notamment sa définition, sa pratique, son importance dans la recherche de la vérité et ses conditions de possibilité. Ainsi, la réflexion sur le dialogue peut se déployer tant sur le plan métaphysique, épistémologique, politique qu’éthique. On pourrait s’intéresser à l’enseignement même de la philosophie, que plusieurs considèrent comme fondamentalement dialogique, ainsi qu’à son avenir quant à l’arrivée des nouvelles technologies et des offres de cours en ligne. On pourrait aussi s’intéresser aux grands dialogues entre philosophes qui ont marqué l’histoire de la philosophie ou aux dialogues que la philosophie a entretenus avec les autres sciences (humaines, pures, de la nature, de la santé…). Le dialogue entre les disciplines pourrait soulever des questions analogues à celui entre les étrangers, concernant notamment l’importance d’une langue commune aux interlocuteurs. Et qu’en est-il du dialogue interculturel ou interreligieux? Comment penser le dialogue entre les États, voire entre les individus, qui entretiennent des rapports de pouvoir asymétriques ou des rapports de domination? À l’instar de Platon, on pourrait aussi se questionner sur la possibilité du dialogue entre la personne qui sait et celle qui ne sait pas, entre la philosophie et le peuple.