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Pascale Devette : Université de Montréal
À partir des analyses de Theodor W Adorno sur l’empire de la froideur, des réflexions d’Estelle Ferraresse sur la fragilité du souci des autres et du concept d’attention développé par Simone Weil, cette présentation explore la manière dont le capitalisme contemporain compartimente l’attention à autrui et diminue la capacité à être à l’écoute de certaines personnes. Dans un premier temps, nous constaterons que l’avènement du néolibéralisme n’a pas réalisé une libération des émotions, mais au contraire stimule certaines émotions précises, déjà reconnaissables, encouragées et orientées vers des catégories définies, laissant à l’écart les catégories marginalisées : c’est tout l’aspect de l’auto-entrepreneur qui sait être émotionnel, dans une forme de relation non-relationnelle aux autres, au sens où l’échange domine et où la commensurabilité des personnes ne permet pas une expérience vécue à autrui. Dans un second temps, il s’agira d’explorer une manière d’articuler l’attention et l’écoute qui ne soit pas immergée dans l’émotivité, mais dans une forme de distance à soi, permettant l’émergence d’un espace d’apparition pour l’autre dans lequel peut se développer le dialogue.
Dès l’Antiquité, le dialogue déploie des implications morales, politiques et épistémologiques. Et depuis lors, il est demeuré un élément essentiel du paysage philosophique, autant comme pratique que comme objet de réflexion. Le dialogue a gagné en importance depuis le 20e siècle (on peut penser à Gadamer, à Ricœur, à Taylor, à Habermas, à la philosophie pour enfants, à l’éthique appliquée…), peut-être même une importance théorique proportionnellement inverse à ce qui semble aujourd’hui être sa faillite pratique dans l’espace public. À l’ère de la polarisation des opinions, le dialogue semble en effet de plus en plus difficile.
La notion de dialogue soulève de nombreuses questions qui concernent notamment sa définition, sa pratique, son importance dans la recherche de la vérité et ses conditions de possibilité. Ainsi, la réflexion sur le dialogue peut se déployer tant sur le plan métaphysique, épistémologique, politique qu’éthique. On pourrait s’intéresser à l’enseignement même de la philosophie, que plusieurs considèrent comme fondamentalement dialogique, ainsi qu’à son avenir quant à l’arrivée des nouvelles technologies et des offres de cours en ligne. On pourrait aussi s’intéresser aux grands dialogues entre philosophes qui ont marqué l’histoire de la philosophie ou aux dialogues que la philosophie a entretenus avec les autres sciences (humaines, pures, de la nature, de la santé…). Le dialogue entre les disciplines pourrait soulever des questions analogues à celui entre les étrangers, concernant notamment l’importance d’une langue commune aux interlocuteurs. Et qu’en est-il du dialogue interculturel ou interreligieux? Comment penser le dialogue entre les États, voire entre les individus, qui entretiennent des rapports de pouvoir asymétriques ou des rapports de domination? À l’instar de Platon, on pourrait aussi se questionner sur la possibilité du dialogue entre la personne qui sait et celle qui ne sait pas, entre la philosophie et le peuple.