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Emilie Dionne : Université McGill
La pensée féministe se démarque par son insistance sur une pensée qui opère (au moins) à deux. Pour ces auteures, impossible de savoir autrement qu’en mise en relation avec les autres, l’« autre » ou l’autrement. Être en dialogue, s’ouvrir et désirer ce dernier, n’est toutefois pas une condition suffisante pour articuler de nouveaux modes de pensée ou d’agir politique. Certes, la vulnérabilité est une facette ontologique, mais elle n’engendre pas d’elle-même l’affection sensible d’une personne à l’autre dans sa singularité.
Depuis une vingt ans, les penseuses féministes du nouveau matérialisme conçoivent des outils tant conceptuels que pratiques visant l’affection et l’articulation de nouveaux schèmes d’imagination pour la recherche fondamentale, la science, l’éthique et le politique. Ce travail de transformation sensible n’est pas simple à entamer, et doit se faire de concert avec une matière qui est dynamique, poreuse et dotée « d’agentivité ». Dans cette allocution, j’effectuerai une critique de l’intention du dialogue comme condition insuffisante d’une délibération réellement démocratique, et je démontrerai comment la vulnérabilité ontologique de l’humain peut (et doit) être affectée autrement pour que des voix qui n’existent pas, ne comptent pas ou ne sont pas vues ou entendues présentement, puissent émerger et être entendues dans leur singularité dont elles sont porteuses.
Dès l’Antiquité, le dialogue déploie des implications morales, politiques et épistémologiques. Et depuis lors, il est demeuré un élément essentiel du paysage philosophique, autant comme pratique que comme objet de réflexion. Le dialogue a gagné en importance depuis le 20e siècle (on peut penser à Gadamer, à Ricœur, à Taylor, à Habermas, à la philosophie pour enfants, à l’éthique appliquée…), peut-être même une importance théorique proportionnellement inverse à ce qui semble aujourd’hui être sa faillite pratique dans l’espace public. À l’ère de la polarisation des opinions, le dialogue semble en effet de plus en plus difficile.
La notion de dialogue soulève de nombreuses questions qui concernent notamment sa définition, sa pratique, son importance dans la recherche de la vérité et ses conditions de possibilité. Ainsi, la réflexion sur le dialogue peut se déployer tant sur le plan métaphysique, épistémologique, politique qu’éthique. On pourrait s’intéresser à l’enseignement même de la philosophie, que plusieurs considèrent comme fondamentalement dialogique, ainsi qu’à son avenir quant à l’arrivée des nouvelles technologies et des offres de cours en ligne. On pourrait aussi s’intéresser aux grands dialogues entre philosophes qui ont marqué l’histoire de la philosophie ou aux dialogues que la philosophie a entretenus avec les autres sciences (humaines, pures, de la nature, de la santé…). Le dialogue entre les disciplines pourrait soulever des questions analogues à celui entre les étrangers, concernant notamment l’importance d’une langue commune aux interlocuteurs. Et qu’en est-il du dialogue interculturel ou interreligieux? Comment penser le dialogue entre les États, voire entre les individus, qui entretiennent des rapports de pouvoir asymétriques ou des rapports de domination? À l’instar de Platon, on pourrait aussi se questionner sur la possibilité du dialogue entre la personne qui sait et celle qui ne sait pas, entre la philosophie et le peuple.
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