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Andrea Oberhuber : Université de Montréal
Dans Nous est un autre (2006), Michel Lafon et Benoît Peeters affirment que dans l’histoire de la littérature, le « génie ne se décline qu’au singulier ». Il est vrai que malgré un petit nombre de contre-exemples, l’idéal de l’artiste comme créateur solitaire inventé à la première modernité n’a été guère remis en question ni vraiment bousculé jusqu’à l’émergence des avant-gardes dadaïstes et surréalistes. Le cas de figure de l’auteure-photographe Claude Cahun et de l’artiste visuelle Marcel Moore est emblématique d’une démarche collaborative qui, entre les années 1910 et l’après-guerre, aboutit à la création d’une œuvre en partage.
Les signes, les déclarations et les indices sont nombreux qui nous permettent de postuler que l’œuvre de Cahun est intimement liée au concours de Moore, sa « fausse jumelle », et ce tant pour ce qui est du volet photographique que pour leur brève expérience au théâtre, une bonne partie des écrits littéraires, les tracts et les pamphlets durant la Résistance à Jersey. Je me propose d’illustrer l’idée que l’œuvre de Cahun-Moore est à penser en termes de partage et de complémentarité, que l’inventivité littéraire de l’une est le moteur de la créativité visuelle de l’autre, et vice versa. Que signifie concrètement, dans la première moitié du XXe siècle, l’éthique d’une démarche collaborative ?
Au Québec, les études de généricité (gender studies) en littérature française se sont beaucoup développées et transformées depuis leur émergence dans les années 1980. En effet, on assiste à des changements de paradigme importants sur le plan théorique; les problématiques liées à la construction de la féminité et de la masculinité ne sont plus désormais pensées en termes d’oppositions binaires (féminin-masculin), mais sont envisagées selon un spectre analogique de degrés plus ou moins prononcés au regard d’un pôle ou de l’autre. Les travaux menés au cours des dernières décennies ont donc soulevé de nouveaux enjeux relatifs aux prises de parole des femmes, notamment sous l’Ancien Régime. Par exemple, les phénomènes de ventriloquie textuelle où des hommes font parler des femmes et où des femmes font parler des hommes suscitent des interrogations quant à la notion d’écriture féminine ou de parole féminine et mettent en cause le caractère essentialiste de ces notions. Or, le professeur Jean-Philippe Beaulieu, de l’Université de Montréal, a été l’un des premiers chercheurs francophones à avoir au Québec formulé ces nouvelles questions et exploré des corpus jusque-là négligés. Non seulement il a choisi de travailler sur les écrits inédits d’une femme du XVIe siècle, Hélisenne de Crenne, ce qui à la fin des années 1980 était un geste novateur pour l’époque, mais il a aussi coorganisé en 1992 le premier colloque international exclusivement consacré aux femmes écrivains de l’Ancien Régime. Cette première rencontre savante a été suivie de plusieurs autres. Tout au long de sa carrière, J.-P. Beaulieu a privilégié des sujets à l’avant-garde de la recherche dans le domaine des écrits de femmes et il est maintenant reconnu sur la scène internationale comme LE spécialiste des écrits d’Hélisenne de Crenne. Nous souhaitons profiter de son départ à la retraite pour faire le point sur les études dont il a été un précurseur et qui empruntent aujourd’hui des avenues diversifiées.
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