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Claire Carlin
À partir de 1660, la nouvelle prend son essor, souvent en privilégiant un cadre historique précis. Depuis les années 1990, la critique insiste sur la contribution de la fiction à l’historiographie de la première modernité : la nouvelle apporte une perspective originale au travail historien. Celles qui ont pour décor la période moderne mettent en lumière le rôle de « l’histoire secrète » selon la formule de la romancière Catherine Bernard ; là se dévoile le rôle des relations intimes dans les grands remous de l’histoire européenne.
L’influence des romancières dans le développement de la fiction et en particulier de la nouvelle n’est plus à démontrer. En effet, les « stratégies des romancières » évoquées dans le titre de l’ouvrage de Nathalie Grande ont été étudiées en profondeur. Il sera plutôt question ici des stratégies narratives de leurs concurrents masculins, très précisément dans les nouvelles situées dans un décor historique récent (à partir du XVe siècle). Confronter la fiction historique des seuls auteurs à avoir expérimenté avec ce genre entre 1660 et 1700 (Boursault, Saint Réal et Préchac) aux ouvrages des écrivaines (e.g. Scudéry, Villedieu, Lafayette, La Roche-Guilhen, Salvan de Saliez, Bernard, Caumont de la Force) nous permettra d’élucider les différences genrées dans l’écriture de la nouvelle à sujet historique. Cette étude touchera donc à deux sujets chers à Jean-Philippe Beaulieu, la réécriture de l’histoire et la contribution des femmes à la littérature.
Au Québec, les études de généricité (gender studies) en littérature française se sont beaucoup développées et transformées depuis leur émergence dans les années 1980. En effet, on assiste à des changements de paradigme importants sur le plan théorique; les problématiques liées à la construction de la féminité et de la masculinité ne sont plus désormais pensées en termes d’oppositions binaires (féminin-masculin), mais sont envisagées selon un spectre analogique de degrés plus ou moins prononcés au regard d’un pôle ou de l’autre. Les travaux menés au cours des dernières décennies ont donc soulevé de nouveaux enjeux relatifs aux prises de parole des femmes, notamment sous l’Ancien Régime. Par exemple, les phénomènes de ventriloquie textuelle où des hommes font parler des femmes et où des femmes font parler des hommes suscitent des interrogations quant à la notion d’écriture féminine ou de parole féminine et mettent en cause le caractère essentialiste de ces notions. Or, le professeur Jean-Philippe Beaulieu, de l’Université de Montréal, a été l’un des premiers chercheurs francophones à avoir au Québec formulé ces nouvelles questions et exploré des corpus jusque-là négligés. Non seulement il a choisi de travailler sur les écrits inédits d’une femme du XVIe siècle, Hélisenne de Crenne, ce qui à la fin des années 1980 était un geste novateur pour l’époque, mais il a aussi coorganisé en 1992 le premier colloque international exclusivement consacré aux femmes écrivains de l’Ancien Régime. Cette première rencontre savante a été suivie de plusieurs autres. Tout au long de sa carrière, J.-P. Beaulieu a privilégié des sujets à l’avant-garde de la recherche dans le domaine des écrits de femmes et il est maintenant reconnu sur la scène internationale comme LE spécialiste des écrits d’Hélisenne de Crenne. Nous souhaitons profiter de son départ à la retraite pour faire le point sur les études dont il a été un précurseur et qui empruntent aujourd’hui des avenues diversifiées.
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