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Anne CLOUTIER : UQAM - Université du Québec à Montréal
Bien que notre raisonnement intuitif soit imparfait, nous possédons la capacité de supplanter nos processus erronés. Pour se faire, il faut savoir repérer nos biais de raisonnement et posséder les outils cognitifs nécessaires pour les corriger. Pour parvenir à contrôler nos inférences, il faut développer une compréhension métacognitive. Ce processus est plus susceptible de se déclencher lors de dialogues : les interactions sociales permettent d’activer une fonction d’auto-évaluation (Moshman, 2004). Si le raisonnement argumentatif est une fonction fondamentale du raisonnement, il serait toutefois issu de processus intuitifs dont la fonction évolutive cherche davantage à convaincre qu’à s’approcher d’une vérité épistémique. L’agent utilise son raisonnement pour justifier sa réponse plutôt que pour l’évaluer. Ce biais de confirmation peut à la fois nuire au raisonnement logique et motiver à l’argumentation (Mercier et Sperber 2011). Le raisonnement dans une perspective métacognitive consiste à savoir faire la distinctions entre défendre une position et se mettre dans un état de recherche collective. La pratique du dialogue en communauté de recherche philosophique (CRP) permet le recul métacognitif nécessaire pour passer de l’argumentation à un raisonnement collectif, diminuant ainsi les effets du biais de confirmation.
Dès l’Antiquité, le dialogue déploie des implications morales, politiques et épistémologiques. Et depuis lors, il est demeuré un élément essentiel du paysage philosophique, autant comme pratique que comme objet de réflexion. Le dialogue a gagné en importance depuis le 20e siècle (on peut penser à Gadamer, à Ricœur, à Taylor, à Habermas, à la philosophie pour enfants, à l’éthique appliquée…), peut-être même une importance théorique proportionnellement inverse à ce qui semble aujourd’hui être sa faillite pratique dans l’espace public. À l’ère de la polarisation des opinions, le dialogue semble en effet de plus en plus difficile.
La notion de dialogue soulève de nombreuses questions qui concernent notamment sa définition, sa pratique, son importance dans la recherche de la vérité et ses conditions de possibilité. Ainsi, la réflexion sur le dialogue peut se déployer tant sur le plan métaphysique, épistémologique, politique qu’éthique. On pourrait s’intéresser à l’enseignement même de la philosophie, que plusieurs considèrent comme fondamentalement dialogique, ainsi qu’à son avenir quant à l’arrivée des nouvelles technologies et des offres de cours en ligne. On pourrait aussi s’intéresser aux grands dialogues entre philosophes qui ont marqué l’histoire de la philosophie ou aux dialogues que la philosophie a entretenus avec les autres sciences (humaines, pures, de la nature, de la santé…). Le dialogue entre les disciplines pourrait soulever des questions analogues à celui entre les étrangers, concernant notamment l’importance d’une langue commune aux interlocuteurs. Et qu’en est-il du dialogue interculturel ou interreligieux? Comment penser le dialogue entre les États, voire entre les individus, qui entretiennent des rapports de pouvoir asymétriques ou des rapports de domination? À l’instar de Platon, on pourrait aussi se questionner sur la possibilité du dialogue entre la personne qui sait et celle qui ne sait pas, entre la philosophie et le peuple.