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Dario Perinetti
Récit et reconstruction de Claude Panaccio accomplit un tour de force en offrant à la fois une philosophie de l'histoire de la philosophie rigoureusement argumentée et une méthode, ou explication des procédés propres à l'historien de la philosophie. Un des buts explicites du projet est celui de montrer comment l'histoire de la philosophie possède une pertinence pour la philosophie du présent. Cette pertinence dépend de la possibilité d'établir un dialogue entre philosophes contemporaines et philosophes du passé. Or, pour établir un tel dialogue on doit supposer que les philosophies du passé sont commensurables (du moins jusqu'à un certain point) avec celles du présent. Panaccio établit cette commensurabilité (relative) par une analyse minutieuse des présupposés sémantiques sur lesquels toute interprétation des philosophes du passé repose. L'analyse de Panaccio montre bien les limites d'un discontinuisme radical, ainsi que d'un continuisme naïf qui ferait fi de toute différence historique. Au lieu de centrer la discussion sur la théorie sémantique proposée par Panaccio (qui me semble à bien des égards plausible et adéquate), je voudrais suggérer qu'il y a un rapport problématique entre cette théorie sémantique et le but auquel elle était censée de servir: celui d'établir un dialogue avec les philosophes du passé.
Dès l’Antiquité, le dialogue déploie des implications morales, politiques et épistémologiques. Et depuis lors, il est demeuré un élément essentiel du paysage philosophique, autant comme pratique que comme objet de réflexion. Le dialogue a gagné en importance depuis le 20e siècle (on peut penser à Gadamer, à Ricœur, à Taylor, à Habermas, à la philosophie pour enfants, à l’éthique appliquée…), peut-être même une importance théorique proportionnellement inverse à ce qui semble aujourd’hui être sa faillite pratique dans l’espace public. À l’ère de la polarisation des opinions, le dialogue semble en effet de plus en plus difficile.
La notion de dialogue soulève de nombreuses questions qui concernent notamment sa définition, sa pratique, son importance dans la recherche de la vérité et ses conditions de possibilité. Ainsi, la réflexion sur le dialogue peut se déployer tant sur le plan métaphysique, épistémologique, politique qu’éthique. On pourrait s’intéresser à l’enseignement même de la philosophie, que plusieurs considèrent comme fondamentalement dialogique, ainsi qu’à son avenir quant à l’arrivée des nouvelles technologies et des offres de cours en ligne. On pourrait aussi s’intéresser aux grands dialogues entre philosophes qui ont marqué l’histoire de la philosophie ou aux dialogues que la philosophie a entretenus avec les autres sciences (humaines, pures, de la nature, de la santé…). Le dialogue entre les disciplines pourrait soulever des questions analogues à celui entre les étrangers, concernant notamment l’importance d’une langue commune aux interlocuteurs. Et qu’en est-il du dialogue interculturel ou interreligieux? Comment penser le dialogue entre les États, voire entre les individus, qui entretiennent des rapports de pouvoir asymétriques ou des rapports de domination? À l’instar de Platon, on pourrait aussi se questionner sur la possibilité du dialogue entre la personne qui sait et celle qui ne sait pas, entre la philosophie et le peuple.