Veuillez choisir le dossier dans lequel vous souhaitez ajouter ce contenu :
Membre a labase
Pierre-Alexandre Fradet : Cégep de Saint-Laurent
Dans Les sources du moi : la formation de l’identité moderne, Charles Taylor concède qu’« [i]l peut exister divers types de réalisation humaine vraiment incommensurables. Cela voudrait dire qu’il n’y aurait aucune façon de passer de l’une à l’autre et de présenter ce passage comme un gain ou une perte, sauf à s’illusionner soi-même. » (p. 89) Cette concession n’est pas banale. Si rien n’assure d’entrée de jeu que des paradigmes incommensurables puissent être mis en balance, il reste alors possible qu’en aucun cas on ne parvienne, même après évaluation des cadres de référence culturels ou historiques, à un consensus sur le gain ou la perte que génère le passage de l’un à l’autre. À cet égard, Taylor n’est pas pessimiste : il infléchit sa philosophie dans le sens d’un certain espoir. Il n’y a aucune raison d’affirmer à la hâte qu’aucune mise en balance des paradigmes n’est possible. Comment relever le défi de mettre en balance des croyances contraires, sans pour autant verser dans l’ethnocentrisme ni chercher à unifier coûte que coûte la totalité des points de vue ? L’œuvre de Taylor offre de stimulantes pistes de réflexion à ce propos. Pour en donner un aperçu, je me propose de serrer de près ce que Neil Levy appelle l’argument de la « condition humaine ».
Dès l’Antiquité, le dialogue déploie des implications morales, politiques et épistémologiques. Et depuis lors, il est demeuré un élément essentiel du paysage philosophique, autant comme pratique que comme objet de réflexion. Le dialogue a gagné en importance depuis le 20e siècle (on peut penser à Gadamer, à Ricœur, à Taylor, à Habermas, à la philosophie pour enfants, à l’éthique appliquée…), peut-être même une importance théorique proportionnellement inverse à ce qui semble aujourd’hui être sa faillite pratique dans l’espace public. À l’ère de la polarisation des opinions, le dialogue semble en effet de plus en plus difficile.
La notion de dialogue soulève de nombreuses questions qui concernent notamment sa définition, sa pratique, son importance dans la recherche de la vérité et ses conditions de possibilité. Ainsi, la réflexion sur le dialogue peut se déployer tant sur le plan métaphysique, épistémologique, politique qu’éthique. On pourrait s’intéresser à l’enseignement même de la philosophie, que plusieurs considèrent comme fondamentalement dialogique, ainsi qu’à son avenir quant à l’arrivée des nouvelles technologies et des offres de cours en ligne. On pourrait aussi s’intéresser aux grands dialogues entre philosophes qui ont marqué l’histoire de la philosophie ou aux dialogues que la philosophie a entretenus avec les autres sciences (humaines, pures, de la nature, de la santé…). Le dialogue entre les disciplines pourrait soulever des questions analogues à celui entre les étrangers, concernant notamment l’importance d’une langue commune aux interlocuteurs. Et qu’en est-il du dialogue interculturel ou interreligieux? Comment penser le dialogue entre les États, voire entre les individus, qui entretiennent des rapports de pouvoir asymétriques ou des rapports de domination? À l’instar de Platon, on pourrait aussi se questionner sur la possibilité du dialogue entre la personne qui sait et celle qui ne sait pas, entre la philosophie et le peuple.
Thème du colloque :