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Claude Panaccio
On reconnaît d'habitude en philosophie que le dialogue avec les auteurs du passé est pertinent pour la discussion contemporaine. Leurs contextes, pourtant, leurs présuppositions, leurs appareils conceptuels, leurs questions mêmes étaient souvent très éloignés des nôtres. Comment donc est-il possible que l'histoire de la philosophie contribue de manière féconde à la philosophie actuelle ? Telle est l'interrogation centrale qui oriente cet ouvrage, publié cette année aux Éditions Vrin. Par delà les ruptures, les réorientations et les changements de paradigme, nos pratiques les plus répandues présupposent une continuité fondamentale dans l'histoire de la pensée : la compréhension des textes anciens, fût-elle incomplète, exige des référents communs et des modes d'inférence partagés. Ces questions dans le livre sont discutées dans une perspective nominaliste, en prenant appui sur l'examen du travail effectif des historiens et des historiennes de la pensée.
Dès l’Antiquité, le dialogue déploie des implications morales, politiques et épistémologiques. Et depuis lors, il est demeuré un élément essentiel du paysage philosophique, autant comme pratique que comme objet de réflexion. Le dialogue a gagné en importance depuis le 20e siècle (on peut penser à Gadamer, à Ricœur, à Taylor, à Habermas, à la philosophie pour enfants, à l’éthique appliquée…), peut-être même une importance théorique proportionnellement inverse à ce qui semble aujourd’hui être sa faillite pratique dans l’espace public. À l’ère de la polarisation des opinions, le dialogue semble en effet de plus en plus difficile.
La notion de dialogue soulève de nombreuses questions qui concernent notamment sa définition, sa pratique, son importance dans la recherche de la vérité et ses conditions de possibilité. Ainsi, la réflexion sur le dialogue peut se déployer tant sur le plan métaphysique, épistémologique, politique qu’éthique. On pourrait s’intéresser à l’enseignement même de la philosophie, que plusieurs considèrent comme fondamentalement dialogique, ainsi qu’à son avenir quant à l’arrivée des nouvelles technologies et des offres de cours en ligne. On pourrait aussi s’intéresser aux grands dialogues entre philosophes qui ont marqué l’histoire de la philosophie ou aux dialogues que la philosophie a entretenus avec les autres sciences (humaines, pures, de la nature, de la santé…). Le dialogue entre les disciplines pourrait soulever des questions analogues à celui entre les étrangers, concernant notamment l’importance d’une langue commune aux interlocuteurs. Et qu’en est-il du dialogue interculturel ou interreligieux? Comment penser le dialogue entre les États, voire entre les individus, qui entretiennent des rapports de pouvoir asymétriques ou des rapports de domination? À l’instar de Platon, on pourrait aussi se questionner sur la possibilité du dialogue entre la personne qui sait et celle qui ne sait pas, entre la philosophie et le peuple.