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Elodie Boublil : Université de Cologne (Allemagne)
Dans sa préface à la traduction américaine de l’ouvrage das Gemüt de Stephan Strasser, Paul Ricœur souligne la double caractéristique du concept de cœur en allemand (das Gemüt). Il renvoie à la fois à la « pure disposition » et à la relation entre cette disposition et les sentiments spirituels et affectifs qui viennent la remplir. Siège de l’absolu et de l’intuition, le cœur prépare ou empêche le dialogue, le rend intense ou superflu, le transforme en relation ou le nie. En présentant la typologie phénoménologique établie par Stephan Strasser dans son ouvrage, cette communication montrera dans quelle mesure l’instance anthropologique du « cœur » joue un rôle décisif dans l’élaboration d’une éthique de la rencontre et du dialogue. En effet, l’anthropologie philosophique développée par Strasser vise une description phénoménologique de la structure de la personne humaine. Le concept de cœur révèle les relations dynamiques entre les sphères affectives et rationnelles, au service d’une unification de la personne et de son ouverture à l’altérité. Il fait signe vers une « disposition éthique » qui met l’être humain sur le chemin de la sagesse et de la joie. La quête d’absolu et le désir d’aimer ne cherchent en effet plus leur assouvissement dans des arguments (pôle rationnel) ou dans une satisfaction éphémère (pôle affectif), mais s’épanouissent comme tels, dans ce que Strasser nomme « l’anticipation transcendante ».
Dès l’Antiquité, le dialogue déploie des implications morales, politiques et épistémologiques. Et depuis lors, il est demeuré un élément essentiel du paysage philosophique, autant comme pratique que comme objet de réflexion. Le dialogue a gagné en importance depuis le 20e siècle (on peut penser à Gadamer, à Ricœur, à Taylor, à Habermas, à la philosophie pour enfants, à l’éthique appliquée…), peut-être même une importance théorique proportionnellement inverse à ce qui semble aujourd’hui être sa faillite pratique dans l’espace public. À l’ère de la polarisation des opinions, le dialogue semble en effet de plus en plus difficile.
La notion de dialogue soulève de nombreuses questions qui concernent notamment sa définition, sa pratique, son importance dans la recherche de la vérité et ses conditions de possibilité. Ainsi, la réflexion sur le dialogue peut se déployer tant sur le plan métaphysique, épistémologique, politique qu’éthique. On pourrait s’intéresser à l’enseignement même de la philosophie, que plusieurs considèrent comme fondamentalement dialogique, ainsi qu’à son avenir quant à l’arrivée des nouvelles technologies et des offres de cours en ligne. On pourrait aussi s’intéresser aux grands dialogues entre philosophes qui ont marqué l’histoire de la philosophie ou aux dialogues que la philosophie a entretenus avec les autres sciences (humaines, pures, de la nature, de la santé…). Le dialogue entre les disciplines pourrait soulever des questions analogues à celui entre les étrangers, concernant notamment l’importance d’une langue commune aux interlocuteurs. Et qu’en est-il du dialogue interculturel ou interreligieux? Comment penser le dialogue entre les États, voire entre les individus, qui entretiennent des rapports de pouvoir asymétriques ou des rapports de domination? À l’instar de Platon, on pourrait aussi se questionner sur la possibilité du dialogue entre la personne qui sait et celle qui ne sait pas, entre la philosophie et le peuple.
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