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Frederick Lemarchand : Université de Caen-Normandie
Au sens commun, la notion de risque a fait flores depuis l’émergence des crises environnementales des années 80. Elle s’est tellement répandu dans les usages sociaux (discours, catégorisation, dispositifs) que nous pourrions l’appréhender comme une nouvelle catégorie de perception du réel, une nouvelle catégorie esthétique. Le premier sociologue à instituerle risque comme déterminant des sociétés contemporaine, aussi nommées postindustrielles, fut le sociologue allemand Ulrich Beck dans l’ouvrage intitulé La Société du risque (1986) pour qui « la production sociale de richesses est systématiquement corrélée à la production sociale de risques » (p. 36). Partant du constat de ce que les risques sont désormais produits par la même société industrielle qui devait, via le progrès technique et le progrès social (Etat Providence), engendrer de nouveaux régimes de protection. Les risques sont également désormaiscollectifset s’appliquent à des populationsprises dans leur ensemble, voire à l’humanité entière (le changement climatique, la bombe atomique). Enfin, les risques technologiques sont différés et donc pas immédiatement perceptibles par nos sens, ils sont donc, pour reprendre la formulation de Beck, des « passagers clandestins » de notre monde. L’impossibilité de les sentir et de les caractériser immédiatement leur confère enfin un caractère politique [...] et appellent donc des formes de mise en débat qui dépassent le stricte cadre de la science.
La sociologie du risque est l’un des champs les plus innovants en sociologie contemporaine. Dans le contexte de la crise des années 1920, les économistes Frank H. Knight et John M. Keynes furent parmi les premiers à développer des réflexions sur le risque en sciences sociales. Il est donc étonnant de voir émerger, six décennies plus tard, la sociologie du risque, une spécialisation sociologique peinant toujours à jouir d’une reconnaissance institutionnelle dans le monde universitaire francophone. Dans son allocution présidentielle à l’American Sociological Association, James F. Short (1984) s’inquiétait de la fragmentation grandissante de la sociologie et de son incapacité à offrir un contrepoids au discours hyperspécialisé de la gestion technoscientifique du risque. Or, tant le risque comme objet que la sociologie du risque comme champ de connaissances croisent un nombre impressionnant de sous-disciplines sociologiques : sciences et technologies, environnement, mouvements sociaux, travail, individuation, organisations, santé, crime, sports et loisirs, marchés et finance. Cela tient notamment à l’ambiguïté de la notion de risque, renvoyant tant au danger qu’au possible. À l’origine de la sociologie du risque, l’anthropologie culturelle (Douglas et Wildavsky, 1982) et la théorie de la société du risque (Beck, 1986) développèrent des théories générales de la perception et de l’expérience du risque, réduit au danger. À la suite de la publication de sa traduction anglophone en 1992, ce n’est qu’en 2001 que le célèbre ouvrage d’Ulrich Beck, La société du risque, fut accessible au public francophone. Malgré la publication d’ouvrages de référence (Peretti-Watel, 2001) et de synthèses circonscrites (Chateauraynaud et Torny, 1999), la sociologie francophone tarde à investir systématiquement la sociologie du risque, mais également certains des sous-champs les plus fertiles défrichés par cette sociologie contemporaine, tels que l’assurance, la surveillance et la catastrophe. En contribuant à la synthèse des connaissances, ce colloque vise d’abord à clarifier les grands axes de recherche en sociologie du risque actuelle afin de favoriser l’innovation théorique et empirique, tout en mettant en lumière « l’enflure discursive » du risque et les limites du concept sociologique de risque. La sociologie du risque s’inscrit par ailleurs elle-même dans le contexte de la « question sociale du risque », émergeant dans les années 1950 et 1960 avec les mouvements d’opposition à l’énergie nucléaire, se déployant dans les années 1970 autour de la question environnementale mondiale et des mouvements écologistes, et se renforçant enfin autour des controverses sur les innovations biotechnologiques. Ce colloque vise ainsi également à réfléchir à la position et aux orientations de la sociologie du risque face au monopole de la gestion technoscientifique et probabiliste ainsi que des sciences économiques sur la connaissance et les politiques publiques de gestion du risque.
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