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Véronique Durocher : UQTR- Université du Québec à Trois-Rivières
La vague de dénonciations portée par le mouvement #MeToo a été propulsée par des enquêtes journalistiques tant aux États-Unis qu’au Québec. Bien que l’expression inconduite(s) sexuelle(s) soit présente dans la presse écrite canadienne dès 1989, son nombre d’occurrences a connu une expansion considérable en octobre 2017. Cette utilisation accrue n’est pas passée inaperçue et l’expression a fait l’objet d’un débat lexico-sémantique sur lequel nous proposons de nous pencher dans cette communication.
Dans un des cas médiatisés, celui de l’animateur et producteur Éric Salvail, cette expression a été retenue pour nommer les gestes reprochés. Puisque le mouvement #MeToo a engendré de nombreux débats sur la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas (notamment la frontière entre la drague et le harcèlement sexuel), le choix de cette expression a été débattu par des internautes sur la page Facebook du quotidien La Presse. Certains internautes y voient une banalisation des gestes posés; d’autres, une prudence journalistique pour éviter de caractériser des gestes non jugés avec des termes juridiques. Si les réactions suscitées dans la population par certains choix lexicaux des journalistes ont déjà été étudiées (Calabrese 2015, 2018), qu’en est-il lorsque les journalistes doivent s’exprimer sur des gestes qui, d’une part, pourraient faire l’objet de poursuites et qui, d’autre part, sont souvent banalisés?
La langue sert tantôt de terrain de jeu, tantôt de champ de bataille aux différents mouvements qui animent une société. Pensons à la concurrence récente entre autrice et auteure (dont l’usage était jusqu’alors plus fréquent au Québec), qui a provoqué un débat sur les procédés linguistiques de féminisation et sur les enjeux de visibilisation des femmes dans la langue. Dans une autre perspective, l’emploi de bonjour-hi dans les commerces montréalais et la concurrence de take-out et pour emporter récemment évoquée sur Twitter par l’Office québécois de la langue française ont entraîné des débats qui ne portaient pas sur les mots eux-mêmes, mais sur le statut du français par rapport à l’anglais dans la société québécoise. Par ailleurs, des débats n’ayant pas pour origine un objet linguistique peuvent aussi faire une large part à langue. Prenons l’exemple des discussions sur le racisme systémique, qui ont rapidement fait état d’une incompréhension de l’expression de la part de certaines personnes et où le sens de racisme (par rapport à discrimination) et de systémique (par rapport à systématique) a été abondamment discuté. De même, l’emploi d’inconduites sexuelles dans la foulée du mouvement #MeToo a suscité de nombreuses réactions de la part de personnes jugeant que l’expression contribuait à la banalisation des gestes posés.
Ces exemples illustrent le pouvoir des mots (Boutet, 2016) et les enjeux qu’ils sont susceptibles de soulever. De tels débats sont fréquents dans l’espace public et ils trouvent écho chez différents acteurs sociaux, qu’il s’agisse de personnalités politiques, de groupes militants, de chercheuses et de chercheurs, de journalistes ou du grand public. Que les discours produits soient associés aux discours d’autorité (Monte et Oger, 2015) ou aux discours dits profanes ou populaires (Achard-Bayle et Paveau, 2008), ils participent au débat social. Ce sont ces discours sur les mots moteurs de polémique qui seront au cœur de ce colloque. L’objectif est de réunir des spécialistes de la langue qui, s’inscrivant dans différentes approches (discursives, sociolinguistiques, historiques, lexicographiques, sémantiques, etc.), se pencheront sur ces discours de manière à apporter un éclairage linguistique aux échanges suscités.
Références
Achard-Bayle, Guy et Marie-Anne Paveau (réd.) (2008), Linguistique populaire ? numéro thématique de Pratiques. Linguistique, littérature, didactique, nos 139-140.
Boutet, Josiane (2016), Le pouvoir des mots, Paris, La Dispute.
Monte, Michèle et Claire Oger (réd.) (2015), Discours d’autorité : des discours sans éclat(s) ?, numéro thématique de Mots. Les langages du politique, no 107.
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