Veuillez choisir le dossier dans lequel vous souhaitez ajouter ce contenu :
Membre a labase
Albin Wagener : Université Rennes 2
Terme désormais classique dans la culture du trolling qui affecte particulièrement les réseaux sociaux et certains sites communautaires, le mot feminazi est devenu une invective régulièrement pratiquée par les opposants au féminisme. Hérité de l’animateur radio conservateur Rush Limbaugh, l’expression est apparue dans les années 90, avant de se faire une place au soleil au sein des communautés conservatrices qui jugent le féminisme comme une menace face à une certaine vision de l’ordre social et culturel.
Mon propos sera de décrypter le terme feminazi, notamment en lien avec les usages numériques (réseaux sociaux, memes) et des controverses qui ont notoirement lieu dans des espaces comme Twitter (Cole 2015; Rodriguez-Sanchez et al. 2020). Nous pourrons y voir la manière dont ce terme polémique et problématique se retrouve intégré à une certaine version de la culture populaire en ligne (Veale et Butnariu 2010; Singh 2018), tout en s’inscrivant dans une longue et versatile tradition antiféministe (Descarries 2005; Depuis-Déri 2012).
L’approche que je proposerai se veut à la fois discursive et argumentative, mais également métaphorique (Plemenitas 2017; Horan 2019), afin de saisir à la fois les particularités des dispositifs socionumériques (Wagener 2017, 2019), ainsi que la circulation des critiques face aux mouvements féministes qui souhaitent proposer des modèles politiques et sociaux en rupture avec les inégalités existantes (Moi 2006; Wagener 2020).
La langue sert tantôt de terrain de jeu, tantôt de champ de bataille aux différents mouvements qui animent une société. Pensons à la concurrence récente entre autrice et auteure (dont l’usage était jusqu’alors plus fréquent au Québec), qui a provoqué un débat sur les procédés linguistiques de féminisation et sur les enjeux de visibilisation des femmes dans la langue. Dans une autre perspective, l’emploi de bonjour-hi dans les commerces montréalais et la concurrence de take-out et pour emporter récemment évoquée sur Twitter par l’Office québécois de la langue française ont entraîné des débats qui ne portaient pas sur les mots eux-mêmes, mais sur le statut du français par rapport à l’anglais dans la société québécoise. Par ailleurs, des débats n’ayant pas pour origine un objet linguistique peuvent aussi faire une large part à langue. Prenons l’exemple des discussions sur le racisme systémique, qui ont rapidement fait état d’une incompréhension de l’expression de la part de certaines personnes et où le sens de racisme (par rapport à discrimination) et de systémique (par rapport à systématique) a été abondamment discuté. De même, l’emploi d’inconduites sexuelles dans la foulée du mouvement #MeToo a suscité de nombreuses réactions de la part de personnes jugeant que l’expression contribuait à la banalisation des gestes posés.
Ces exemples illustrent le pouvoir des mots (Boutet, 2016) et les enjeux qu’ils sont susceptibles de soulever. De tels débats sont fréquents dans l’espace public et ils trouvent écho chez différents acteurs sociaux, qu’il s’agisse de personnalités politiques, de groupes militants, de chercheuses et de chercheurs, de journalistes ou du grand public. Que les discours produits soient associés aux discours d’autorité (Monte et Oger, 2015) ou aux discours dits profanes ou populaires (Achard-Bayle et Paveau, 2008), ils participent au débat social. Ce sont ces discours sur les mots moteurs de polémique qui seront au cœur de ce colloque. L’objectif est de réunir des spécialistes de la langue qui, s’inscrivant dans différentes approches (discursives, sociolinguistiques, historiques, lexicographiques, sémantiques, etc.), se pencheront sur ces discours de manière à apporter un éclairage linguistique aux échanges suscités.
Références
Achard-Bayle, Guy et Marie-Anne Paveau (réd.) (2008), Linguistique populaire ? numéro thématique de Pratiques. Linguistique, littérature, didactique, nos 139-140.
Boutet, Josiane (2016), Le pouvoir des mots, Paris, La Dispute.
Monte, Michèle et Claire Oger (réd.) (2015), Discours d’autorité : des discours sans éclat(s) ?, numéro thématique de Mots. Les langages du politique, no 107.
Titre du colloque :
Thème du colloque :