Veuillez choisir le dossier dans lequel vous souhaitez ajouter ce contenu :
Membre a labase
Léo Joubert : Aix-Marseille Université
Comment les wikipédiens sont-ils parvenus à organiser une action collective de masse ? Sans prétendre répondre définitivement à cette question vertigineuse, cette communication s’appuie sur une recherche doctorale achevée, pour proposer une réponse en construisant le concept de « configuration d’apprentissage ». Définie par Norbert Elias, la configuration désigne un réseau dynamique de liens d’interdépendance unissant des acteurs hétérogènes. En ajoutant l’épithète « apprentissage », nous formons l’hypothèse que ce réseau se solidifie au fil du temps par l’irréversibilité des apprentissages organisationnels et individuels auxquels donne lieu l’engagement des acteurs.
Notre enquête a mobilisé à la fois des matériaux qualitatifs et quantitatifs. Sur le versant qualitatif, nous avons réalisé 28 entretiens biographiques de contributeurs expérimentés et utilisé un important corpus de documents publiés en lignes. Sur le versant quantitatif, nous avons obtenu 12 424 réponses à une enquête par questionnaire et réalisé un dépouillement des archives numériques des rubriques de Wikipédia.
Deux résultats se dégagent. Au niveau collectif d’abord, il apparaît que les règles de Wikipédia ne sont stables et légitimes que si et seulement si elles répondent à la double injonction de préserver le cadre dans lequel les wikipédiens chevronnés ont appris à contribuer tout en rendant possible l’apprentissage des nouveaux. Au niveau individuel ensuite, nous avons mis en évidence des carrières structurées selon un processus à trois étapes : le « passage à l’acte » par la réalisation des premières contributions, la « décision de rester » contributeur en accumulant les modifications et la « cristallisation » d’une identité de contributeur. Pour chacune des étapes, nous sommes en mesure de documenter l’effet de facteurs intrawikipédiens, comme les relations avec les autres contributeurs, et extrawikipédiens, comme les caractéristiques sociodémographiques de l’acteur.
À l’intersection de ces deux formes sociales se trouvent des apprentissages, que l’on peut regarder comme un phénomène organisationnel, s’il est une production normative, ou comme un phénomène individuel, s’il est appréhendé comme la diffusion d’une littératie numérique permettant de « bien contribuer ».
Depuis les débuts du Web social, les technologies wikis ont permis de mettre en place une vaste gamme de projets de création collective de contenu publié sur le Web. S’inscrivant dans la culture libre d’Internet, la « philosophie wiki » fait confiance à l’intelligence et à la bonne foi des individus, leur accordant des pouvoirs éditoriaux égaux de création, de modification et de suppression de contenu (Leuf et Cunningham, 2001; Surowiecki, 2004). En tant que dispositifs sociotechniques, dotés de fonctionnalités catalysant la collaboration et l’accumulation du contenu dans une temporalité longue, les wikis incarnent ainsi un idéal de participation volontaire et égalitaire au service de la création, du partage et de la circulation des connaissances considérées comme un bien commun (Hess et Ostrom, 2007). Dans les sphères publique, scientifique, éducative ou professionnelle, les collectifs regroupés autour des wikis se présentent souvent sous forme de « communautés », qu’elles soient épistémiques, de pratique, d’expérience ou documentaires. L’encyclopédie libre Wikipédia en est une illustration emblématique, puisque son extraordinaire succès est celui d’une communauté autogérée, autosélective et autoévaluative, réunie autour d’un projet visant la démocratisation et la libre circulation des savoirs.
Dans la recherche sur Wikipédia et sur d’autres projets de production participative des connaissances soutenue par des wikis, la participation est un concept clé, quelle que soit la perspective théorique mobilisée. En effet, la réussite de ces collectifs dépend, d’une part, de la participation des individus au projet éditorial et, d’autre part, de leur implication dans l’activité métaéditoriale, consistant à gérer le processus et le produit du projet au moyen de normes, de principes et de règles liés à la participation. En construisant graduellement la gouvernance, l’activité métaéditoriale contribue à l’évolution du projet et à la structuration de la forme sociale du collectif. En retour, la gouvernance influence la participation, qualitative et quantitative, des individus dans le projet et les bénéfices qu’ils pourront en retirer sur les plans cognitif, affectif, social ou professionnel. Il est donc possible de proposer que la réussite des projets wikis repose sur des relations complexes entre la dimension sociale (interactionnelle et communicationnelle) de la structuration des collectifs en communautés et la dimension épistémique de la production participative du savoir.
L’objectif général de ce colloque est de susciter et de dynamiser des discussions interdisciplinaires sur les enjeux, les défis et les conditions favorisant ou inhibant la participation des individus à des projets de production participative des connaissances avec les wikis, ainsi que les actions, les moyens et les outils facilitant cette participation et le développement des communautés soutenues par les wikis.
Titre du colloque :