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Amélie Maugere : Université de Montréal
Même en adhérant à une perspective de recherche critique, définie comme attachée à l’enjeu de l’émancipation (Corcuff, 2016 ; Mendel, 2003), le chercheur demeure au carrefour des « désirs d’objectivité et de solidarité » (Pires, 1997). Au sujet d’une activité stigmatisée comme la sexualité tarifée (Pheterson, 2000, Tabet, 1987), qui fut le terrain de plusieurs de mes recherches (2009, 2014), les dilemmes éthiques (Guillemin et Guillam, 2004) sont nombreux. Je m’attarderai sur la question des défis liés à la collaboration avec des acteurs lorsque le regard du chercheur se porte sur la rationalité institutionnelle de l’action publique, plutôt que sur les expériences vécues par les populations qui en sont les cibles. Dans ce contexte, les conditions d’émergence d’un partenariat avec une institution sont rarement réunies et pose le défi de l’indépendance du chercheur vis-à-vis d’acteurs « imposants » (Laurens, 2007 ; Weber, 2008) attaché à mettre au jour « les sens » d’un phénomène autrement qu’à partir des « problèmes des décideurs » (Boltanski, 2011). La transformation de l’action publique butte sur de nombreux obstacles (Palier et Surel, 2005). Percer les principaux types de rationalité en concurrence peut cependant y contribuer (Foucault, 1976). Ce type de recherche nécessitant un patient travail de collecte et d’analyse de données en particulier documentaires (Pires, 2004) est l’apanage du chercheur mais ne pourrait se réaliser sans la collaboration d’autres acteurs.
L’idée de rapprocher le monde universitaire du monde social fait son chemin depuis quelques décennies sous l’impulsion de critiques à l’égard du fossé constaté entre eux (Desgagnés, 1997). Ces critiques et des avancées méthodologiques ont amené des chercheu.rs.ses, issus de disciplines variées, à définir des dispositifs participatifs, par exemple en santé où la collaboration avec les bénéficiaires est vue comme l’une des conditions permettant d’assurer que la recherche menée est pertinente et utile aux patient.e.s touchés (IRSC, 2019). Mais cette participation est parfois devenue une injonction, entre autres de la part des organismes subventionnaires qui privilégient de plus en plus des programmes qui valorisent la collaboration entre chercheurs et acteurs de terrain. Même si les recherches participatives visent la reconnaissance d’une pluralité de savoirs issus tant de la pratique que de la recherche (Morrissette, 2013), dans une perspective critique, la nécessité de collaborer peut soulever des questionnements sur les rapports de pouvoir dans les interactions en recherche, sur les inégalités potentielles dans la reconnaissance de l’apport des divers acteurs et sur l’influence des compétences de ces derniers à s’affirmer et à prendre la parole au cours des moments de collaboration (Doucet et Dumais, 2015).
Ce point de vue critique est d’autant plus nécessaire au regard des dispositifs de recherches qualitatives qui vont plus loin en visant le changement chez les participant.e.s, dans les organisations et au sein des gouvernements, en l’occurrence des recherches à visées transformatrices et émancipatoires. Il s’agit alors, pour toutes les personnes concernées par de telles recherches, de travailler à la transformation des conditions sociales en jeu et au développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités (Stetsenko, 2016).
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