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Emmanuele Auriac Slusarczyk : Université Clermont Auvergne
Dans l’alternative d’un Platon et son dialogue socratique accouchant les pensées, considéré emblématique de l’art de dialoguer, nous préférons nous baser sur la lignée d’auteurs comme Aristote, Wittgenstein, Pyrrhon d’Elis, Montaigne, Conche, Descombes. Nous revisiterons alors à quel point nos pensées restent imprévisibles, ancrées dans l’expérience, par-là avant tout fonctionnelles pour le sujet parlant. Plus donc d’une procéduralisation du raisonnement platonicien rationnel et étapiste, nous tenterons de dévoiler en quoi le déroulé vivant du verbe et de la pensée dépasse le prédéfini, la logique, l’accouchement. La théorie de la logique interlocutoire, établie au sein de l’école nancéienne d’Alain Trognon, et qui a largement dévoilé, tant dans ses principes que dans ses méthodes, les mécanismes cognitifs (dit autrement les raisonnements et leurs assises sociales, émotionnelles, interactionnelles, voire culturelles) intriqués dans tout processus de conversation nous servira d’appui. Nous mettrons alors en évidence en quoi l’analyse des enchaînements interlocutoires propres aux échanges tenus en situation de dialogue philosophique révèle les ressorts cachés de pensées en acte. La pensée mise en acte par le verbe active moins un procédé universel qu’un processus singulier. Encore faut-il savoir lire cet invisible, et parfois traquer l’indicible.
Afin de faire écho au thème du 88e congrès de l’Acfas, intitulé Du jamais su, la Société de philosophie du Québec invite ses membres à réfléchir aux invisibles et aux inaudibles de la philosophie. Bien que la philosophie se veuille une recherche de vérité, une quête de sagesse, on peut se questionner sur ses angles morts. Qu’est-ce qui est mis de côté dans cette quête, et pourquoi? Nous pouvons penser à la philosophie grecque qui s’échafaude sur un rejet de la mythologie afin de fonder un discours rationnel. À la philosophie médiévale, dans la lignée de l’héritage de la tradition chrétienne, qui a, de son côté, contribué à un rejet du corps et du monde ici-bas. À Kant, dans son geste de déconstruction de la métaphysique, qui a séparé ce qu’il était possible de penser de ce qu’il était possible de connaître. Ou plus près de nous, au tournant linguistique qui est venu remettre en question le langage même de la métaphysique en traquant les énoncés mal formés et sans signification réelle.
Chaque époque, chaque courant philosophique semble mettre de côté certains aspects ou certaines expériences afin de délimiter son objet de connaissance et les possibilités de connaître, reléguant ces éléments à l’invisibilité ou à l’inaudibilité. Certains de ces aspects semblent ensuite être « redécouverts » par les courants subséquents, ouvrant ainsi des débats dans l’histoire de la philosophie. S’intéresser aux invisibles et aux inaudibles pourrait se révéler une manière de penser à nouveaux frais l’histoire des débats philosophiques et la formation du canon en philosophie; une manière de réfléchir à ceux et celles qui font l’histoire et du même coup, à ceux et celles qui sont tombé.e.s dans l’oubli, aux voix marginalisées. Qu’est-ce qui se cache dans les marges de la philosophie? Y a-t-il du jamais su?