Veuillez choisir le dossier dans lequel vous souhaitez ajouter ce contenu :
Membre a labase
Marion Bérard : Université de Picardie Jules-Verne
La quasi-totalité des démarches visant depuis quelques décennies à ouvrir la philosophie aux enfants prennent, malgré leur diversité, une même forme : celle de la discussion en groupe (ce que nous appellerons avec Lipman : « la communauté de recherche »). Ce dispositif a d’abord un intérêt pédagogique : rendre la philosophie accessible aux enfants. Il présente aussi un intérêt épistémologique : la communauté de recherche, qui suppose que les idées échangées dans une discussion peuvent avoir une valeur philosophique, prend au sérieux la parole des enfants, jusque-là ignorée par la philosophie. Plus encore, renouant avec ses origines dialogiques qu’elle renouvelle par la mise en place de discussions réelles entre plusieurs participants, la communauté de recherche nous semble proposer un modèle intersubjectif et polyphonique de la réflexion philosophique qui conduit à prendre au sérieux la parole de toute personne et ainsi à prendre en compte les points de vue auparavant inaudibles, quels qu’ils soient. Nous souhaiterions présenter cette hypothèse et en envisager les limites. Est-il possible de dessiner les contours d’un modèle épistémologique de la communauté de recherche qui soit susceptible en droit d’entendre toutes les voix, fussent-elles jusque-là inaudibles ? Ou bien un tel modèle reconduit-il au contraire le partage entre audible et inaudible (par exemple en imposant aux participants un certain modèle de rationalité, adulte et occidental, sous-jacent à la discussion) ?
Afin de faire écho au thème du 88e congrès de l’Acfas, intitulé Du jamais su, la Société de philosophie du Québec invite ses membres à réfléchir aux invisibles et aux inaudibles de la philosophie. Bien que la philosophie se veuille une recherche de vérité, une quête de sagesse, on peut se questionner sur ses angles morts. Qu’est-ce qui est mis de côté dans cette quête, et pourquoi? Nous pouvons penser à la philosophie grecque qui s’échafaude sur un rejet de la mythologie afin de fonder un discours rationnel. À la philosophie médiévale, dans la lignée de l’héritage de la tradition chrétienne, qui a, de son côté, contribué à un rejet du corps et du monde ici-bas. À Kant, dans son geste de déconstruction de la métaphysique, qui a séparé ce qu’il était possible de penser de ce qu’il était possible de connaître. Ou plus près de nous, au tournant linguistique qui est venu remettre en question le langage même de la métaphysique en traquant les énoncés mal formés et sans signification réelle.
Chaque époque, chaque courant philosophique semble mettre de côté certains aspects ou certaines expériences afin de délimiter son objet de connaissance et les possibilités de connaître, reléguant ces éléments à l’invisibilité ou à l’inaudibilité. Certains de ces aspects semblent ensuite être « redécouverts » par les courants subséquents, ouvrant ainsi des débats dans l’histoire de la philosophie. S’intéresser aux invisibles et aux inaudibles pourrait se révéler une manière de penser à nouveaux frais l’histoire des débats philosophiques et la formation du canon en philosophie; une manière de réfléchir à ceux et celles qui font l’histoire et du même coup, à ceux et celles qui sont tombé.e.s dans l’oubli, aux voix marginalisées. Qu’est-ce qui se cache dans les marges de la philosophie? Y a-t-il du jamais su?
Thème du colloque :