Veuillez choisir le dossier dans lequel vous souhaitez ajouter ce contenu :
Membre a labase
Lauranne Carpentier : UQTR- Université du Québec à Trois-Rivières
Les clivages et les dynamiques de pouvoir abondent au sein du mouvement de la philosophie pour les enfants (PE), notamment dans ses pratiques, sa communauté de chercheur.e.s, son matériel et chez ses praticien.ne.s (Chetty et Suissa dans Gregory, Haynes et Murris, 2016; Daniel, 1994). Dans cette présentation, nous avançons que la communauté de la PE maintient solidement ancrés, et en position de dominance, certains de ses fondateurs (Lipman, Tozzi et Lévine), tout en maintenant dans l’invisibilité les travaux de Sharp, pourtant cofondatrice du mouvement, et n’accordant que peu de pouvoir aux perspectives marginalisées (Gregory et Laverty, 2018). Ce faisant, la PE ne rend pas accessible ces points de vue aux enfants, les rendant sourds et aveugles à ces visions du monde et aux thèmes qu’elles mettent de l’avant, comme l’inconfort, l’oppression internalisée, l’interconnexion, la vulnérabilité, les injustices épistémiques, les biais inconscients, l’empowerment (Pagé, 2019; Choudhury, 2019; Collins, 2016; Gilson, 2013; hooks, 1994, 2008; Fricker, 2007; Anzaldúa, 1987). Tous ces thèmes, lorsque traduits en termes accessibles aux enfants, les concernent profondément. Nous cherchons donc ultimement, dans cet exposé, à mettre de l’avant les dimensions émotionnelles, corporelles, relationnelles et spirituelles de la PE trop peu couvertes et explicitées, et ce, en tant qu’outils pour les enfants et comme solutions aux clivages discriminatoires au sein de la PE.
Afin de faire écho au thème du 88e congrès de l’Acfas, intitulé Du jamais su, la Société de philosophie du Québec invite ses membres à réfléchir aux invisibles et aux inaudibles de la philosophie. Bien que la philosophie se veuille une recherche de vérité, une quête de sagesse, on peut se questionner sur ses angles morts. Qu’est-ce qui est mis de côté dans cette quête, et pourquoi? Nous pouvons penser à la philosophie grecque qui s’échafaude sur un rejet de la mythologie afin de fonder un discours rationnel. À la philosophie médiévale, dans la lignée de l’héritage de la tradition chrétienne, qui a, de son côté, contribué à un rejet du corps et du monde ici-bas. À Kant, dans son geste de déconstruction de la métaphysique, qui a séparé ce qu’il était possible de penser de ce qu’il était possible de connaître. Ou plus près de nous, au tournant linguistique qui est venu remettre en question le langage même de la métaphysique en traquant les énoncés mal formés et sans signification réelle.
Chaque époque, chaque courant philosophique semble mettre de côté certains aspects ou certaines expériences afin de délimiter son objet de connaissance et les possibilités de connaître, reléguant ces éléments à l’invisibilité ou à l’inaudibilité. Certains de ces aspects semblent ensuite être « redécouverts » par les courants subséquents, ouvrant ainsi des débats dans l’histoire de la philosophie. S’intéresser aux invisibles et aux inaudibles pourrait se révéler une manière de penser à nouveaux frais l’histoire des débats philosophiques et la formation du canon en philosophie; une manière de réfléchir à ceux et celles qui font l’histoire et du même coup, à ceux et celles qui sont tombé.e.s dans l’oubli, aux voix marginalisées. Qu’est-ce qui se cache dans les marges de la philosophie? Y a-t-il du jamais su?