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Christine Tappolet : Université de Montréal
On dit souvent que les émotions comportent une part d’indicible. Cette idée se retrouve au niveau de la théorie des émotions. En effet, de l’avis de la plupart de ceux qui soutiennent que les émotions impliquent des sortes d’évaluation, les contenus évaluatifs des émotions sont non-conceptuels. Cette une thèse permet de rendre compte de la différence entre émotion et jugement de valeur, différence qui se manifeste parfois par des conflits entre ce que nous jugeons et ce que nous ressentons. Je soutiendrai qu’il y a de bonnes raisons de penser que les émotions ont des contenus non-conceptuels, dans le sens qu’elles nous informent au sujet des valeurs sans pour autant mobiliser des concepts évaluatifs. Comme on le verra, les arguments principaux pour soutenir que les expériences sensorielles ont des contenus non-conceptuels se transposent facilement au cas des émotions.
Afin de faire écho au thème du 88e congrès de l’Acfas, intitulé Du jamais su, la Société de philosophie du Québec invite ses membres à réfléchir aux invisibles et aux inaudibles de la philosophie. Bien que la philosophie se veuille une recherche de vérité, une quête de sagesse, on peut se questionner sur ses angles morts. Qu’est-ce qui est mis de côté dans cette quête, et pourquoi? Nous pouvons penser à la philosophie grecque qui s’échafaude sur un rejet de la mythologie afin de fonder un discours rationnel. À la philosophie médiévale, dans la lignée de l’héritage de la tradition chrétienne, qui a, de son côté, contribué à un rejet du corps et du monde ici-bas. À Kant, dans son geste de déconstruction de la métaphysique, qui a séparé ce qu’il était possible de penser de ce qu’il était possible de connaître. Ou plus près de nous, au tournant linguistique qui est venu remettre en question le langage même de la métaphysique en traquant les énoncés mal formés et sans signification réelle.
Chaque époque, chaque courant philosophique semble mettre de côté certains aspects ou certaines expériences afin de délimiter son objet de connaissance et les possibilités de connaître, reléguant ces éléments à l’invisibilité ou à l’inaudibilité. Certains de ces aspects semblent ensuite être « redécouverts » par les courants subséquents, ouvrant ainsi des débats dans l’histoire de la philosophie. S’intéresser aux invisibles et aux inaudibles pourrait se révéler une manière de penser à nouveaux frais l’histoire des débats philosophiques et la formation du canon en philosophie; une manière de réfléchir à ceux et celles qui font l’histoire et du même coup, à ceux et celles qui sont tombé.e.s dans l’oubli, aux voix marginalisées. Qu’est-ce qui se cache dans les marges de la philosophie? Y a-t-il du jamais su?