Veuillez choisir le dossier dans lequel vous souhaitez ajouter ce contenu :
Membre a labase
Soumaya Mestiri : Université de Tunis
Démocratie délibérative, démocratie participative, démocratie de proximité : autant de variantes en charge d’un objectif unique, celui d’amender le défaut de visibilité dont souffrent des franges entières de citoyennes et de citoyens dans le cadre de la démocratie représentative classique.
Ces modèles, s’ils incarnent des tentatives intéressantes, n’en sont pas pour autant aussi satisfaisants que leurs tenants veulent bien le laisser entendre. Ils ne font en effet que perpétuer le défaut initial en mettant en œuvre des outils et des vecteurs qui finissent par reproduire l’entre-soi auquel l’on voulait échapper.
Car la démocratie libérale, quelle que soit l’incarnation qu’elle peut prendre, est fondamentalement destinée à générer l’exclusion. Ne délibèrent et ne participent que ceux qui sont à même d’utiliser des instruments épistémiques particuliers, manifestation d’une colonialité du pouvoir à l’œuvre. La marge, en somme, ne sera jamais conviée au centre.
Le but de cette présentation est précisément de s’interroger sur les modalités d’une alternative possible : comment donner voix aux sans voix et part aux sans-part ? Comment faire face, en somme à l’injustice épistémique ? Quel sens concrètement l’entreprise consistant à réhabiliter les savoirs locaux et donc, corollairement, l’idiome, peut-elle avoir ? Telle est la chaîne de questions que nous tenterons d’éclairer.
Afin de faire écho au thème du 88e congrès de l’Acfas, intitulé Du jamais su, la Société de philosophie du Québec invite ses membres à réfléchir aux invisibles et aux inaudibles de la philosophie. Bien que la philosophie se veuille une recherche de vérité, une quête de sagesse, on peut se questionner sur ses angles morts. Qu’est-ce qui est mis de côté dans cette quête, et pourquoi? Nous pouvons penser à la philosophie grecque qui s’échafaude sur un rejet de la mythologie afin de fonder un discours rationnel. À la philosophie médiévale, dans la lignée de l’héritage de la tradition chrétienne, qui a, de son côté, contribué à un rejet du corps et du monde ici-bas. À Kant, dans son geste de déconstruction de la métaphysique, qui a séparé ce qu’il était possible de penser de ce qu’il était possible de connaître. Ou plus près de nous, au tournant linguistique qui est venu remettre en question le langage même de la métaphysique en traquant les énoncés mal formés et sans signification réelle.
Chaque époque, chaque courant philosophique semble mettre de côté certains aspects ou certaines expériences afin de délimiter son objet de connaissance et les possibilités de connaître, reléguant ces éléments à l’invisibilité ou à l’inaudibilité. Certains de ces aspects semblent ensuite être « redécouverts » par les courants subséquents, ouvrant ainsi des débats dans l’histoire de la philosophie. S’intéresser aux invisibles et aux inaudibles pourrait se révéler une manière de penser à nouveaux frais l’histoire des débats philosophiques et la formation du canon en philosophie; une manière de réfléchir à ceux et celles qui font l’histoire et du même coup, à ceux et celles qui sont tombé.e.s dans l’oubli, aux voix marginalisées. Qu’est-ce qui se cache dans les marges de la philosophie? Y a-t-il du jamais su?