pen icon Colloque
quote

La redistribution de l’argent des jeux en Europe : une étude de cas de quatre loteries

SB

Membre a labase

Sébastien Berret : Université d'Helsinki

Résumé de la communication

Les jeux d’argent et de hasard représentent un marché global de 400 milliards de dollars, presque aussi important que l’industrie pharmaceutique mondiale (Marionneau et al., 20). La croissance de l’industrie a conduit à une envolée des recettes issues de cette activité, et les jeux d’argent produisent désormais des revenus importants, ou surplus (voir définition ci-dessous), à l’endroit de nombreux intérêts (Egerer et al., 2018). Ceci étant, nous savons peu de choses sur le coût que représente ce qui est généralement considéré comme un « revenu gratuit », alors que les entreprises du secteur sont inscrites dans des chaînes de valeur complexes et supportent de nombreuses dépenses opérationnelles. De même, nous en savons peu sur les avantages et inconvénients des différents systèmes de redistribution de l’argent des jeux vers la société. Cette communication s’attache à présenter certains éléments de réponse, et s’appuie sur les conclusions préliminaires du projet Political Economy of Gambling (ou PolEG, 2018-2022) mené par le CEACG de l’Université d’Helsinki, portant sur une étude de 30 opérateurs de 16 pays européens, qui ont été rendues dans un rapport éponyme (Marionneau et al., 2020).

Il s’agit également de mettre les résultats en perspective avec l’addiction aux jeux d’argent, dans la mesure où le portfolio de jeu des opérateurs comporte à la fois un impact sur leur chiffre d’affaires, le montant redistribué à la société, et sur le jeu problématique (Berret & Marionneau, 2020). Deux questions générales régissent cette approche : existe-t-il des différences systémiques dans la manière de redistribuer l’argent des jeux vers la société ? Dans quelle mesure le système de redistribution et le portfolio de jeux proposés peuvent-ils comporter un impact sur l’addiction aux jeux d’argent et de hasard ?

Cette communication présente les résultats préliminaires d’une étude de cas concernant quatre opérateurs de loterie – la FDJ (FRA), Norsk Tipping (NOR), ONCE (ESP) et Veikkaus (FI) – en utilisant leurs rapports annuels publiquement disponibles (2017). L’objectif est d’analyser combien, comment, et pour quelles conséquences potentielles les opérateurs retenus réalisent la redistribution de leur surplus. Nous définissons le concept de « gambling surplus » (surplus des jeux d’argent) comme l'excédent qui reste après le versement des gains aux gagnants, le paiement des coûts opérationnels par l’entreprise, et dont une partie revient à la société sous différentes formes (Trésor public, associations sportives, associations caritatives… ; Marionneau et al., 2020).

Ces quatre loteries incarnent les quatre différents types de redistribution du surplus des jeux d’argent que nous avons identifiés : via la fiscalité, via les dividendes à un actionnaire public, via les frais de personnels, et via les donations à des « bonnes causes ». La FDJ est l’opérateur qui a la plus forte redistribution : 3 348 million d’euros, redistribués majoritairement sous forme de taxes et impôts en 2017. Ce système, d’après la littérature spécialisée sur le sujet, semble être le moins susceptible de conflits d’intérêts et lobbying (e.g. Gidluck, 2018). Cependant, les commissions versées à son réseau de distribution représentent 18.2 % de son produit brut des jeux, ce qui est élevé et permet à ce dernier de constituer un lobby influent. Les frais de personnel de la loterie espagnole ONCE sont les plus élevés de l’échantillon (639 millions d’euros), en raison de sa volonté d’employer des salariés malvoyants et handicapés afin de favoriser leur insertion sociale et professionnelle, considéré ici comme ayant une fonction caritative et donc faisant partie intégrante de la redistribution de son surplus. La loterie Finlandaise Veikkaus se distingue de ses homologues par l’exploitation de nombreuses machines à sous dispersées massivement dans l’espace public, qui constituent environ un tiers de son produit brut des jeux, alors que les loteries fournissent rarement ce type des prestations. Une partie importante de son surplus provient donc du format de jeu le plus addictif, d’autant que la majorité des joueurs problématiques en Finlande connaissent une addiction aux machines à sous (Egerer et Marionneau, 2019).

Enfin, l’exemple de la loterie Norvégienne Norsk Tipping, qui dans les années 2010 a réduit le nombre de machines à sous exploitées, leur taux de retour joueur, et a imposé l’identification par une carte Joueur, nous semble pertinent pour aborder ce sujet. Ce changement de régulation a provoqué une baisse conséquente du jeu problématique, mais également des mises et du produit brut des jeux (Borch, 2015). L’implémentation de mesures de prévention efficaces nécessite donc de garder en tête que la réduction du jeu problématique implique une baisse du chiffre d’affaires, étant donné qu’environ la moitié des dépenses de jeux émanent d’individus souffrant d’addiction au jeu (Sulkunen et al., 2019).

Résumé du colloque

Bien que les technologies utilisées pour diffuser les activités de jeux se soient énormément développées, nous constatons que la prise en charge clinique, le dépistage, la prévention et la recherche ont de leur côté peu profité de ce même essor. En effet, à l’heure actuelle, alors que des centres de soins existent, seulement de 2 à 7 % des personnes y auraient recours, et ce, plusieurs années après l’apparition des problèmes de jeu. Pour quelles raisons ? Comment encourager les demandes d’aide ?

Ce colloque de 2021 s’inscrit dans la continuité de notre première édition au congrès de l’Acfas 2019.

Dans la première partie du colloque, nous questionnerons d’abord les évolutions des pratiques de jeux en général et celles des jeux d’argent en particulier, à l’aune d’un processus de « gam(bl)ification » qui conduirait à la fois à une hybridation des pratiques ludiques et à une extension du domaine du jeu. Puis, nous nous pencherons plus spécifiquement sur les évolutions du secteur des jeux d’argent au regard de la façon dont se construit l’offre et la demande de jeux selon les pays et dont on peut agir sur le consommateur en termes de prévention de l’addiction et de réduction des risques.

Dans la seconde partie, nous nous intéresserons plus précisément aux dispositifs de prévention appliqués aux pratiques de jeux en ligne et à leurs utilisateurs, que ceux-ci soient joueurs de poker en ligne, usagers d’applications mobiles, gamers ou encore joueurs de e-sport. Enfin, nous découvrirons de nouvelles perspectives de soins en matière d’addiction au jeu et de cyberdépendance, en portant une attention particulière aux stratégies de sensibilisation, de déstigmatisation et de prévention possibles dans le but de développer l’accessibilité des soins auprès des populations les plus vulnérables.

Nous espérons que ce colloque sollicitera de nouvelles collaborations et de nouvelles perspectives communes de travail sur la question de l’accessibilité et de l’acceptabilité des soins, non seulement dans le domaine du jeu excessif et de l’addiction comportementale, mais également, plus largement, dans le domaine de la santé mentale.

Contexte

section icon Thème du congrès 2021 (88e édition) :
Du jamais su
section icon Date : 5 mai 2021

Découvrez d'autres communications scientifiques

Autres communications du même congressiste :